Missionnaires d'Afrique
Spiritualité

Herman Bastijns M.Afr.

Temps de l’Avent
Sacrement de la conversion


Ce que nous avons dit de la conversion (voir numéro du PÉ précédent), essayons maintenant de l’appliquer au sacrement de la conversion.

Le sacrement du pardon (confession, réconciliation) est, sans doute, un des domaines de la vie de l’Église où la crise indéniable qu’elle traverse est la plus manifeste, même parmi les prêtres et les religieux. On peut s’acharner à vouloir restaurer l’ancienne pratique, mais ce sera en vain si cet effort est basé sur une théologie et une anthropologie qui ne correspondent plus à l’expérience des hommes et des femmes de notre temps. Dans ce domaine également, un authentique renouveau personnel et communautaire ne jaillira pas d’un effort de restauration mais d’une nouvelle évangélisation. Pour nous réorienter, il faut repartir de l’essentiel : le pardon de Dieu, et de la source : les Évangiles et l’esprit de l’Évangile.

Jésus pardonne
Laissons-nous d’abord surprendre à nouveau par la conversion de Zachée (Lc 19, 1-10) Si peu conforme à nos idées préconçues qui ne sont que des préjugés. Zachée a été pardonné avant d’avoir confessé son péché. Zachée s’est rendu compte de son péché à cause du pardon offert. Zachée s’est donné lui-même sa pénitence. Et cela tout simplement parce que Jésus a fait le premier pas qui était un geste d’amitié : « Je voudrais bien manger avec toi ». Et pourtant, l’occasion était belle pour régler son compte au petit Zachée coincé dans son sycomore à la vue de la foule. Quelle occasion aussi de faire un bel exemple et de donner une leçon de morale ! Zachée en aurait gardé une belle honte et une bonne peur. Mais se serait-il converti ? Aucun reproche ne peut toucher le cœur de l’homme aussi fort que ne le peut un signe de respect et d’amour qui bouleverse. L’accusation durcit la défense, l’amitié désarme. Le reproche et le jugement peuvent réformer une vie, seul l’amour la régénère.

Et puis, il y a la « conversion surprise » du paralytique (Lc 5, 17-26) qui attendait de Jésus la guérison de cette affreuse arthrite qui le clouait à sa civière. Mais voilà qu’il se voit délivré de ses péchés. Ce n’est pas ce qu’il était venu demander, mais c’était sans doute ce qu’il avait à peine osé espérer. En lui offrant le pardon, Jésus dénouait des liens plus profonds que ceux qui liaient douloureusement ses mains et ses pieds.

Une pécheresse notoire (Lc 7, 36-50) pleure aux pieds de Jésus en les embrassant, les mouillant de ses larmes mêlées au parfum, et les séchant de ses cheveux. Pourquoi pleure-t-elle ? D’amour et de joie, dit Jésus, « parce que ses péchés si nombreux ont été pardonnés ». Quels pouvaient être ces péchés ? Spontanément nous voyons en elle une prostituée, mais Luc, qui est seul à relater cet épisode, ne le dit pas : pour le Nouveau Testament, un pécheur est une personne en situation de rupture avec Dieu et, pour les scribes et les pharisiens, un Juif qui n’observe pas la loi.

N’empêche que nous avons probablement raison, car les gestes de tendresse que cette femme prodigue à Jésus sont typiquement les gestes d’une courtisane. Mais, quand donc cette femme s’est-elle confessée ? Quand elle a senti se poser sur elle le regard pur de Jésus, elle s’est sentie purifiée, elle a retrouvé toute sa dignité d’enfant de Dieu. Et, bouleversée par une immense douleur et une immense joie, elle a pleuré. C’était là sa confession.

La Samaritaine (Jn 4), elle, ne pleure pas. C’est une femme forte et qui ne mâche pas ses mots. Elle cherche à provoquer Jésus sur des questions de nationalité, de religion, d’attente messianique. La polémique nous donne une assurance et elle protège notre vulnérabilité profonde. Mais Jésus reste imperturbable. Avec respect et délicatesse, il invite cette femme à une vraie rencontre. Elle baisse finalement les armes et s’ouvre à celui qu’elle a reconnu comme son sauveur. S’est-elle confessée ? Oui, en devenant peut-être la première missionnaire de Jésus quand elle court ameuter tout un village en criant : « Venez donc voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait ».

Nous pourrions multiplier la citation des épisodes évangéliques où se déploie la stratégie divine de l’amour pour provoquer la conversion et prodiguer le pardon. Mais c’est dans la parabole inoubliable du Fils prodigue (Lc 15, 11-32) que Jésus nous décrit la vraie conversion et trace pour nous, en quelque sorte, le scénario du sacrement du pardon.

Voici un jeune homme qui n’est décidément pas content de lui-même, ni de la situation dans laquelle il vit, et dont il est largement responsable. Lorsque sa condition devient franchement misérable et intenable, il “rentre en lui-même”, ou plutôt, il prend conscience de son état désespéré : « Je mange une nourriture de cochon, si on veut bien me la donner. » Le désir qui le pousse à se mettre en route n’est pas encore un désir profond mais plutôt une réaction instinctive. Il veut survivre à tout prix. Il n’ose pas demander plus, car son désir de vivre est comme inhibé par la honte, la culpabilité, par le remords, le regret, le ressentiment. Aveuglé par la faim, il ne pense qu’à manger et il est prêt pour cela à renoncer à tout, même à son identité (« Je ne mérite plus d’être appelé ton fils »). En réalité, ce n’est pas vers son père qu’il retourne, mais vers une marmite de viande ; ce n’est pas une réconciliation qu’il espère, mais un compromis ; ce n’est pas à vivre qu’il aspire, mais à survivre vaille que vaille.

Et il trouve que cela n’est que justice et que le seul moyen de s’assurer un avenir est de s’humilier. Aussi est-ce dans cet esprit d’humiliation qu’il se prépare à affronter son père, tout le long de son chemin du retour. Arrivé finalement devant lui, il se met à débiter un discours longuement préparé et maintes fois répété. Mais son père ne lui permet pas de terminer sa confession, il pose sa main sur sa bouche pour arrêter ce flot amer et l’entoure de ses bras en pleurant de joie.

Alors le fils, totalement bouleversé, se dit : « Je ne savais pas que tu m’aimais tant ! » En un instant il passe de la confession de son péché à la confession de l’amour de son père, de l’humiliation à l’humilité. En un mot, il franchit le seuil de la foi. Et alors la fête peut commencer. Saint Jean dit : « Si notre cœur nous condamne, nous savons que Dieu est plus grand que notre cœur et qu’il connaît tout. » (1 Jn 3,20)

Le sacrement du pardon
Quel merveilleux confesseur que Jésus ! N’avons-nous pas, dans le passé, insisté trop lourdement sur l’aveu complet et détaillé des péchés, sur la contrition et la pénitence, en nous inspirant davantage du modèle d’un tribunal que d’une rencontre amicale au bord d’un puits ? Si nous pouvions redécouvrir à la lumière de l’Évangile que le sacrement de la confession est une rencontre avec la Miséricorde ; que le prêtre, au confessionnal, n’est pas d’abord un juge, mais un évangélisateur ; que la contrition et la conversion ne sont pas seulement une condition préalable au sacrement, mais son fruit. Le sacrement de la réconciliation est le lieu où notre regret est transformé en repentir chrétien, en blessure d’amour.

Beaucoup préfèrent aujourd’hui parler du sacrement de la réconciliation plutôt que de la confession. Le cardinal Martini propose de restituer à la confession sa pleine richesse et son sens plénier et de la vivre comme un colloque amical.

Quant à moi, je crois que, par un retour à l’esprit de l’Évangile, les chrétiens peuvent ressentir, aujourd’hui encore, une soif du sacrement de la réconciliation comme ils ressentent la faim de l’Eucharistie.

Tiré du Petit Echo N° 1006 2009/10

 


 

Missionaries of Africa
Spirituality

Herman Bastijns M.Afr.

Advent
The Sacrament of Conversion

What we have said of conversion, let us now try to apply this to the sacrament of Reconciliation.

The Sacrament of Forgiveness, (Confession, Reconciliation), is without doubt one of the areas of the Church’s life where the undeniable crisis that traverses it is most obvious, even among priests and Religious. We may try desperately to want to restore the former practice, but it will be in vain if this effort is based on a theology and anthropology that no longer corresponds to the experience of men and women today. In this area also, an authentic personal and community renewal will not spring from an effort of restoration, but from a new evangelisation. To give us a direction, we need to start from the essential: the forgiveness of God and its source: the Gospels and the spirit of the Gospel. Let us therefore enrol in the school of the Gospel to learn the divine strategy of love.

Jesus forgives
Firstly, let us be taken by surprise once again by Zacchaeus’ conversion: (Lk 19: 1-10). It is so little in line with our preconceived ideas, which are really only prejudices. Zacchaeus was forgiven before confessing his sin. Zacchaeus realised his sin because of the forgiveness offered. Zacchaeus gave himself a penance. This was quite simply because Jesus took the first step in a gesture of friendship: ‘I would like to have a meal with you.’ Nevertheless, the occasion was opportune to settle accounts with this little Zacchaeus caught in his sycamore tree in the eye of the crowd. What a good opportunity to show a good example and give a lesson in morality! Zacchaeus would have harboured burning shame and fear, but would he have converted? No greater reproach can touch the human heart as powerfully as a sign of respect and overwhelming love. Accusation stiffens the opposition; friendship disarms it. Reproach and judgement may reform a life, but only love will regenerate it.

In addition, there is the ‘surprise conversion’ of the paralytic (Lk 5: 17-26), who expected Jesus to cure the cruel arthritis that nailed him to his stretcher. However, he finds himself absolved from his sins. This was not what he came to request, but it was probably what he could never have hoped for. In offering him forgiveness, Jesus unties knots fastened tighter than those which painfully bound his hands and feet. (The real miracles of Lourdes are invisible to the eye, and they are always unexpected. God likes to surprise us gratuitously).

A notorious sinner (Lk 7: 36-50) weeps at Jesus’ feet, kissing them, moistening them with her tears mixed with perfume and drying them with her hair. Why is she weeping? She is doing so out of love and joy, says Jesus, ‘for her many sins have been forgiven.’ What could have been her sins? Without thinking, we see in her a prostitute, but Luke, the only one to relate this episode, does not say so. For the New Testament, a sinner is someone whose relationship to God is broken, and for the Scribes and Pharisees, a Jew who does not observe the Law. Nevertheless, we are probably correct, because the acts of tenderness this woman showers on Jesus are typical of the actions of a courtesan. Nonetheless, when, then, did this woman make her confession? When she felt Jesus looking at her chastely, she felt purified; she was completely restored to the dignity of a child of God. Overwhelmed by immense pain and joy, she wept. This was her confession.

The Samaritan (John 4) does not weep. She is a strong individual and does not mince her words. She tries to provoke Jesus on issues of nationality, religion and messianic expectation. Arguments give us confidence and protect our profound vulnerability. However, Jesus remains serene. With respect and sensitivity, he invites this woman to a genuine encounter. Finally, she drops her defences and opens up to the one in whom she now recognises as her saviour. Did she confess? Indeed she did. She became perhaps the first missionary of Jesus when she ran to stir up the entire village, crying, ‘Come and see the man who told me everything I have ever done.’

We could multiply the quotations from Gospel passages where the divine strategy of love is displayed, in order to provoke conversion and to lavish forgiveness. However, it is in the unforgettable parable of the Prodigal Son (Lk 15: 11-32) that Jesus describes for us true conversion and somehow paints for us the scenario of the sacrament of forgiveness.

Here is a young man who is definitely not happy with himself, nor the situation in which he is living, and for which he is largely to blame. When his situation become clearly miserable and untenable, he ‘withdraws into himself’ or rather, he takes stock of his desperate circumstances, ‘I would eat pig’s food if it were offered.’ The desire that compels him to return is not yet a deep desire, but rather an instinctual reaction. He wants to live at all costs. He does not dare ask for more, as his desire to live is as though inhibited by his shame, guilt, remorse, regret and resentment. Blinded by hunger, he thinks only of food and is ready to give up everything for it, even his own identity. (I no longer deserve to be called your son.’) In reality, it is not to his father he returns, but to a pot of stew; he is not looking for reconciliation, but for a compromise; he is not aspiring to live, but to survive come what may.’

He assumes that this is only justice and that the only way to guarantee his future is to humiliate himself. It is therefore in this spirit of humiliation that he prepares to face his father, all the way home. In front of him at last, he starts to give the speech he had oft-rehearsed and prepared for ages. However, his father does not allow him to finish his confession; he stops his mouth with his hand to arrest the bitter flow and enfolds him in his arms, weeping for joy.

Then the son, completely overcome, says to himself, ‘I did not know that I was loved to this extent!’ In a single instant, he goes from the confession of his sins to the confession of the love of his father, from humiliation to humility. In a word, he crosses the threshold into faith. Then the celebration can begin. St John tells us, ‘…whatever accusations [our conscience] may raise against us […] God is greater than our conscience and he knows everything’. (I Jn 3: 20)

The Sacrament of Forgiveness
What a marvellous confessor Jesus is! In the past, have we not excessively insisted on the complete and detailed avowal of sins, on contrition and penance, taking inspiration more from the model of the law courts, than of a friendly encounter by the side of a well? If we could just rediscover, in the light of the Gospel, that the Sacrament of Confession is an encounter with Mercy; that the priest in the confessional is not primarily a judge, but an evangeliser; that contrition and conversion are not only the prior condition for the Sacrament, but its fruit. The Sacrament of Reconciliation is a place where our regret is transformed into Christian repentance, in a wounding in love.

Many today prefer to speak of the Sacrament of Reconciliation rather than of Confession. Cardinal Martini proposes restoring to confession its full richness and its full meaning, to experience it as a friendly conversation.

Indeed, I believe that through a return to the spirit of the Gospel, Christians, even today, will be able to feel thirsty for the Sacrament of Reconciliation, just as they feel hunger for the Eucharist.

From Petit Echo n°1006 2009/10