Missionnaires d'Afrique


Placide Lubamba M.Afr

RDCongo

Aumônier du camp Saïo, à Bukavu


C’est à l’appel de Mgr F.X. Maroy, l’actuel archevêque de Bukavu, qui venait d’être nommé vicaire général, que j’ai fait connaissance avec le camp Saïo : des rangées de maisons de style colonial, construites en 1952, à l’est de la ville, sur l’une des collines surplombant la rivière Ruzizi, à la frontière rwandaise. Ce camp militaire était initialement prévu pour loger une compagnie, c’est-à-dire cent soldats avec leurs familles. Il accueille présentement plus de cinq cents militaires avec femmes et enfants qui vivent dans la promiscuité.

Mgr Maroy, archevêque de Bukavu, et Placide.En RDC, l’armée congolaise, mal payée et mal encadrée, a mauvaise presse. La plupart des hommes de troupes sont indisciplinés et s’illustrent par des exactions que les populations civiles ne cessent de dénoncer. Avant d’assurer ce service pastoral auprès des soldats et de leurs familles, je me suis posé quelques questions : ces militaires, qui ont la tâche de protéger la population et ses biens, mais qui, souvent, sont la terreur des Congolais, où ont-ils vécu avant d’être incorporés ? Ont-ils droit eux aussi à Bonne Nouvelle ? Sont-ils dignes de l’amour de Dieu ?

J’ai découvert une véritable “zone de fracture” dans ce camp aux logements insalubres. Faut-il rappeler que depuis la guerre de 1996, la chapelle de l’aumônerie catholique avait été transformée en dépôt de munitions par le nouveau pouvoir, avant d’être occupée par une secte protestante après la guerre de 1998. C’est en décembre 2002 que l’archidiocèse récupère ce bâtiment à même d’accueillir une centaine de personnes et le répare à la satisfaction de tous.

Les non catholiques saluent aussi la reprise des activités à l’aumônerie en raison de ses œuvres sociales ouvertes à toutes les familles des soldats, sans aucune distinction. Tout le monde est apparemment sympathique, les enfants et les jeunes s’habituent très vite à l’aumônier. Les femmes, en général, se montrent très discrètes.

Le travail d’aumônier s’avère immense, avec la présence d’enfants soldats recrutés de force, l’analphabétisme, les salaires de famine, les injustices, le témoignage d’anciens catholiques passés aux sectes pendant les campagnes de guerre, etc.

Tout au début, je relayais, deux dimanches par mois, Mgr Maroy qui était l’aumônier attitré avant sa nomination comme évêque auxiliaire, puis archevêque de Bukavu. Par la suite, j’ai continué la desserte en m’attelant à l’organisation de la catéchèse. Avec l’aide d’un catéchiste, lui-même fils de militaire, nous nous sommes occupés de la préparation des écoliers et des adultes aux sacrements de baptême, première communion, et confirmation. Il s’agissait d’une catéchèse spéciale d’une année, vu le mouvement des troupes dans cette région de l’Est où les militaires se déplacent, à tout moment, avec leurs familles et logent souvent dans des huttes de fortune. En ce qui concerne les adultes, la tâche n’était pas facile. La plupart de soldats participaient à la messe, mais très peu fréquentaient les sacrements. Les raisons en sont multiples et variées. Certains vivaient en concubinage, d’autres étaient polygames, d’autres encore avaient tout simplement emmené des filles, à l’insu des parents de celles-ci.

En eux, des trésors insoupçonnés
“J’ai découvert en eux des trésors de sollicitude et de gentillesse.”Ainsi certains mariages ont été régularisés. Lorsqu’ils se sentaient en confiance, quelques-uns venaient me parler de leur vie dans l’armée. Cette écoute m’a permis de découvrir en eux des trésors de sollicitude et de gentillesse que je n’avais jamais soupçonnés auparavant. Ils me demandaient des images et des brochures sur la dévotion au Sacré-Cœur et à la Vierge Marie, et ils n’hésitaient pas à témoigner des merveilles que le Seigneur et la sainte Vierge avaient faites pour eux pendant la guerre, alors que le camp adverse, appuyé par des hélicoptères de combats, pilonnait leurs positions au point de décimer toutes leurs troupes.

À l’occasion de mes visites aux familles, en plaisantant, ils aimaient rappeler ce que les évangiles disent au sujet des soldats romains, en qui ils se reconnaissent : “Seigneur, je ne mérite pas que tu entres dans ma maison, mais donne seulement un ordre et mon serviteur sera guéri.” (Mt 8, 8) ; “Ce sont les soldats qui ont enchaîné Jésus et l’ont cloué sur la croix” ; “Cet homme était vraiment le Fils de Dieu” (Mc 15, 39). Moi je renchérissais en citant la question que les soldats posent à Jean-Baptiste après avoir écouté sa prédication, ainsi que l’appel à la conversion qu’il leur adresse : “Et nous, que devons-nous faire ?” (Lc 3, 14), “Ne prenez d’argent à personne par la force ou en portant de fausses accusations, mais contentez-vous de votre solde”.

Les Ursulines s’occupent des femmes
J’en profitais pour dénoncer un adage, en lingala, qu’ils utilisent souvent devant les civils : “Mwana ya moninga koyokela yé mawa té, eloba nguma !” (Il ne faut jamais avoir pitié du prochain, parole du boa !). En guise de réponse, ils me parlaient à cœur ouvert en stigmatisant les injustices sociales et les détournements de fonds alloués à leurs salaires. “Nous ne faisons qu’exécuter les ordres de nos chefs”, me disaient-ils, avant d’ajouter qu’il ne leur était pas permis de réfléchir sur des ordres qu’ils considéraient comme injustes, sous peine de sanctions disciplinaires.

Des enfants soldats congolais en provenance d’autres régions me racontaient qu’ils avaient été enrôlés de force, sous les pleurs et le regard impuissant de leurs parents. Quatre d’entre eux m’ont demandé de les aider à obtenir leur démobilisation pour qu’ils reprennent le chemin de l’école. Ce qui a été fait avec la collaboration des autorités militaires. L’un d’eux, resté à Bukavu, chez son oncle paternel, termine présentement ses études secondaires.

Mgr Maroy et les autorités militaires à l'occasion de la célébration du jubilé des militaires à Nyangezi.Les épouses des soldats sont le moteur de la famille. Elles savent gérer le peu d’argent qu’elles reçoivent de leurs maris à la fin du mois. J’avais invité les Sœurs Ursulines de Tildonk, de la communauté de Bukavu, pour l’animation des femmes du camp militaire, d’autant que d’autres communautés de religieuses avaient peur des militaires ! Les Ursulines ont accepté ce service pastoral en y affectant deux religieuses. Celles-ci ont organisé un système de microfinance en apprenant aux femmes de soldats à travailler dans de petits groupes de sept à huit personnes, et de présenter un petit projet qui leur permettrait de se prendre en charge au bout de sept ou huit mois. Ces femmes se sont constituées en plusieurs groupes pour vendre des beignets, de la farine de maïs ou de manioc, des légumes, et du charbon de bois afin de faire bouillir les marmites et payer la scolarité de leurs enfants.

La majorité de ces jeunes femmes étaient non scolarisées ou déscolarisées. Les Sœurs ont immédiatement initié pour elles un programme d’alphabétisation en français et en kiswahili, à la grande joie des autorités militaires et des femmes elles-mêmes. Ces Sœurs, qui continuent leur apostolat dans ce camp militaire, apprennent aux épouses des soldats à fabriquer du savon et à améliorer leur art culinaire au quotidien.

Dans un contexte où les soldes étaient insuffisantes et versées avec beaucoup de retard, des menaces de pillage imminent planaient sur la ville. Les services diocésains, notamment le Bureau Des Oeuvres Médicales (BDOM) et la CARITAS ont secouru, de manière ponctuelle, ces familles de militaires en leur procurant des médicaments et de la nourriture.

Dans ce camp où tout était à reconstruire, fonctionnaient trois classes du primaire. Les élèves n’avaient jamais utilisé aucun livre pour la lecture. Ils n’avaient non plus ni cahier ni stylos pour écrire. Les enseignants démotivés faisaient acte de bonne volonté en se présentant à l’école où ils terminaient leurs classes après deux heures seulement. Avec l’aide de quelques personnes généreuses, des livres, cahiers et stylos ont été fournis aux élèves et aux enseignants de cette petite école.

J’ai fini par trouver que les militaires congolais, dans leur immense majorité, aiment Dieu, et qu’ils sont attachants de cœur.

Placide Lubamba M.Afr


Tiré du Petit Echo N° 1011 2010/5

 


 

Missionaries of Africa


Placide Lubamba M.Afr

DR Congo

Chaplain to Camp Saïo, Bukavu

I became acquainted with Camp Saïo through the appeal of now Archbishop F.X. Maroy of Bukavu, who was then Vicar General. There are rows of colonial-style houses built in 1952 to the east of the town, on one of the hills overlooking the River Ruzizi, on the Rwandan border. This military camp was initially intended to accommodate a company, i.e., a hundred soldiers with their families. Now it shelters over five hundred military personnel with wives and children, who live without the benefit of privacy.

Archbishop Maroy of Bukavu with Placide.In the DRC, the poorly paid and inadequately supervised Congolese army has a bad press. Most of the troops are undisciplined and prove it by their barbarities inflicted on the civilian population that continually condemns them. Before agreeing to provide a pastoral service to these soldiers and their families, I asked myself a few questions. These soldiers whose task is to protect the population and its goods, but are often instead the terror of the Congolese, where did they live before being called up to the army? Do they too have a right to the Good News? Are they worthy of God’s love?

Therefore, in this camp with its insanitary accommodation, I discovered a real ‘fault zone.’ We have to bear in mind that since the 1996 war, the chapel of the Catholic chaplaincy was taken over as a munitions depot for the incoming powers before being occupied by a Protestant sect after the 1998 war. In December 2002, it was restored to the Archdiocese to be in a position to welcome about a hundred people and was repaired to everyone’s satisfaction. The non-Catholics also hailed the resuming of the chaplaincy activities because its open-ended social services included all the solders’ families without distinction. Everyone seems to be very kind, the children and young people very quickly got used to the chaplain, whereas the women in general clearly kept a very discreet distance.

The work was immense, with the presence of forcibly recruited child soldiers, illiteracy, miserable salaries, injustices, and the testimony of former Catholics who went over to the sects during the war campaigns…

Initially, I replaced Fr. Maroy two Sundays in the month. He was the official chaplain before his appointment as Auxiliary Bishop then Archbishop of Bukavu. Sub­sequently, I continued services by harnessing the catechetical organisation. With the help of a catechist, himself the son of a soldier, we looked after the preparation of the pupils and adults for the Sacraments of Baptism, First Communion and Confirmation. It was a special catechesis for a year, in view of the troop movements in this eastern region, where the soldiers are moved around at any time with their families and often take shelter in improvised huts. As for the adults, the task was not easy. Most of the soldiers attended Mass, but very few came to the Sacraments. The reasons are many and diverse. Some were living in concubinage, others were polygamists, and others again had simply brought in girls, without the knowledge of the girls’ parents.

I discovered in them resources of concern and kindness
In this way, some marriages were regularised. When they felt confident enough, some came to speak to me of their lives in the army. This enabled me to discover in them resources of concern and kindness that I had never suspected beforehand. They asked me for holy pictures and pamphlets on devotion to the Sacred Heart and to the Virgin Mary.

They did not hesitate to bear testimony of the marvels that the Lord and the Blessed Virgin had done for them during the war, while the enemy camp, supported by helicopters, pounded their positions to the extent of decimating all their troops on the ground.

‘In them, I discovered a treasure trove of kindness and caring’. When visiting their families, they liked to recall in jest what the Gospels said concerning Roman soldiers, with which they identified. ‘Sir, I am not worthy to have you under my roof; give the word and let my servant be cured.’ (Mt 8:8); ‘Soldiers bound Jesus and nailed him to a cross’; ‘The centurion said, ‘In truth this man was a son of God’. (Mk 15:39). I went a step further by quoting the question the soldiers asked John the Baptist, after listening to his preaching, as well as the call to conversion he addressed to them: ‘What about us? What must we do?’ ‘No intimidation! No extortion! Be content with your pay!’ (Lk 3: 14).

Ursuline Sisters look after the women
I took the opportunity of condemning an adage in Lingala they often use in front of civilians: ‘Mwana ya moninga koyokela yé mawa té, eloba nguma!’ (You must never have mercy on your neighbour, says the boa!) Nevertheless, by way of reply, they spoke to me openly by nailing social injustices and the embezzlement of funding allocated for their salaries. ‘We just carry out the orders of our superiors,’ they told me, before adding that they were never allowed to think through the orders they considered unjust, under pain of disciplinary sanctions.

Congolese child soldiers from other regions told me they had been dragooned into service accompanied by the tears and frustrated dismay of their parents. Four of them asked me for help to become demobbed so they could resume their schooling. This was eventually achieved with the cooperation of the military authorities. One of them, who remained at Bukavu with his paternal uncle, is finishing his secondary studies this academic year.

The soldiers’ wives are the powerhouse of the family. They know how to manage with the very little money they receive from their husbands at the end of the month. I invited the Ursuline Sisters of Tildonk from the Bukavu community to look after the women in the military camp, all the more since other communities of Sisters were afraid of the soldiers!

The Ursulines accepted this pastoral service by sending two Sisters. They organised a system of micro-financing, teaching the soldiers’ wives to work in small groups of seven or eight and to present a small project that would enable them to become independent at the end of seven or eight months. In this way, these women formed several groups to sell doughnuts, maize flour or manioc, vegetables and charcoal to keep the pot boiling and pay their children’s schooling.

Archbishop Maroy and the military authorities at a military jubilee.In addition, the majority of these young women were unschooled or had had to leave school. The Sisters immediately started up a literacy programme for them in French and Kiswahili, to the great joy of the military authorities and the women themselves. These Sisters who continue their apostolate in the military camp, teach soldiers’ wives how to make soap and improve their daily cooking skills.
In a context where cash was in short supply and paid out very late, threats of imminent pillage hovered over the town.

The diocesan services, notably the Medical Services Bureau and Caritas, came in promptly to rescue these military families by providing them with medicine and food.

In this camp where everything had to be rebuilt, three primary classes were in progress. The pupils have never used a book for reading. They did not have any exercise books or pens for writing either. The dispirited teachers had the good will to turn up at school, but they closed down the classes after only two hours. With the help of some generous people, books, jotters and pens were supplied to the pupils and teachers of this little school.
I ended up discovering that the vast majority of the Congolese military love God and are heart-warmingly engaging.

Placide Lubamba M.Afr.

From Petit Echo n° 1011 2010/5