Missionaires d'Afrique
Didier Lemaire M.Afr
Orange Farm, Afrique du Sud
Comment rencontrer
les Religions Traditionnelles Africaines? (RTA)Le Chapitre Général de 2000 a présenté la rencontre comme lun des principaux buts de notre Société. Dans Notre vision commune nous lisons : Aujourdhui, lislam, les religions traditionnelles africaines et les nouveaux mouvements religieux nous interpellent plus particulièrement (p. 29).
Les religions traditionnelles africaines, en bref RTA, sont déjà mentionné dans les documents capitulaires de 1998. Déjà lexhortation post-synodale Ecclesia in Africa y consacrait tout le paragraphe 67. On peut même remonter à 1988, à une lettre du Cardinal Arinze, alors président du Secrétariat pour les non-chrétiens, adressée aux présidents des conférences épiscopales dAfrique et de Madagascar sur lattention pastorale à porter aux religions traditionnelles africaines. Plus récemment, lagence de nouvelles catholiques Zenith annonçait la nomination du cardinal Poupart comme président du Conseil pour le dialogue interreligieux. On citait cette phrase du pape Benoît XVI : Le dialogue interculturel et interreligieux est une nécessité vitale. Et plus loin : Rappelons-nous que le Conseil pour le dialogue interreligieux soccupe du dialogue avec les religions non chrétiennes, de lislam au boudhisme sans oublier les religions africaines traditionnelles et le shintoïsme. Mais il reste que pour bon nombre de missionnaires, les ATR sont comme le monstre du Loch Ness : tout le monde en parle et personne ne la vu ! Dans les documents cités plus haut, on passe souvent du singulier la religion traditionnelle au pluriel les religions, reconnaissant ainsi la multiplicité des situations dans le monde.
On dit que les Masaïs (Kenya) croient en un Dieu unique, Ngai. Il nest ni mâle ni femelle. Ngai est le créateur de tout ce qui existe. Au commencement, Ngai (mot qui désigne aussi le ciel) fait un avec la terre et possède tout le bétail. Lhomme insulte Dieu sil soccupe dautre chose que délevage. La terre est sacrée puisquelle produit les paturages et aucun Masaï ne veut la cultiver, la blesser avec le fer. Cest contre la loi naturelle, contre le plan de Dieu. Lherbe aussi est un sacramental de Dieu. Tenue dans la main, elle est un signe de paix. Les Masaïs sen servent dans les rituels en agitant une botte de foin sur les personnes ou les animaux à bénir. Pour rétablir un pont entre Dieu et les hommes, ils sacrifient des bêtes lors du mariage, du passage dune classe dâge à une autre...
Dans la lettre du cardinal Arinze, je trouve cette précision intéressante : Le dialogue avec les RTA est à comprendre dans deux sens. Avec les croyants des RTA qui ne veulent pas encore devenir chrétiens, on parle de dialogue dans le sens ordinaire de rencontre, de compréhension mutuelle, de respect et de recherche commune de la volonté de Dieu. Avec les pratiquants des RTA qui veulent devenir chrétiens, ou avec des chrétiens venant des RTA, le dialogue est à comprendre dans un sens plus large. Il devient alors lapproche pastorale qui permet de mieux présenter lÉvangile de Notre Seigneur afin que lÉglise enfonce plus profondément ses racines en terre africaine.
Je ne peux pas dire que jai beaucoup pratiqué la première manière de dialoguer. Je nai jamais discuté ou rencontré en tant que tels les fidèles des RTA même si ici, en Afrique du Sud, un institut de création récente dit les représenter. Cest plutôt dans le ministère de chaque jour que je recontre les RTA, que ce soit à loccasion dentretiens avec des chrétiens, de catéchèse avec les recommençants ou dessais dinculturation...
Mes contacts avec les Églises indépendantes africaines (EIA, où le i peut aussi vouloir dire selon les auteurs dinspiration ou indigène) mont permis dapprocher la religion traditionnelle. Les EIA sont très répandues en Afrique australe. Déjà dans les années 60, une étude sociologique parlait du phénomène de 3.000 Églises. Aujourdhui lÉglise de Sion du Mont Moriah (Zionist Church of Moriah) aurait plus de trois millions de fidèles. Ce serait donc la plus grande Église dAfrique du Sud. Elle a réussi à survivre à la mort de son fondateur. Dans un township comme Orange Farm, on ne peut pas établir une liste de ces Églises car elles surgissent et disparaissent selon lhumeur et les visions de leurs prophètes et leaders charismatiques.
Ces Églises ou assemblées de chrétiens recrutent parmi les plus démunis de la société. Mais des chrétiens aisés venant dÉglises établies se joignent aux nouveaux mouvements parce quils sentent quon y prend en compte la culture africaine traditionnelle. Lors de rencontres entre agents de pastorale (Fraternal of Ministers), nous sommes en contact avec plusieurs des leaders, ministres et évêques, souvent auto-proclamés, de ces Églises. Les sujets qui les passionnent sont les séances de guérison, les funérailles, les rites de réconciliation... Ils demandent conseil et soutien aux Églises établies car nous avons lexpérience de lorganisation. Les EIA exercent une réelle influence sur nos catholiques même si parfois nous parlons delles en les appelant sectes, ou soi-disant Églises. On ne peut négliger lattrait exercé sur nos chrétiens par leur manière de prier et leurs séances de guérison.
La deuxième manière de rencontrer les religions africaines traditionnelles, cest dans le vécu quotidien de nos catholiques. Cest surtout vrai quand ils passent à travers une crise. Quand la vie devient trop difficile, plusieurs de nos chrétiens ont recours à des rituels anciens, aux pratiques des guérisseurs traditionnels. Ils vont vers les prophètes, les voyants et les sorciers qui pratiquent la magie blanche ou noire. La communauté catholique fait lexpérience de la possession par les esprits et de la guérison. Toute maladie, quel que soit le nom que lui donne la médecine occidentale, est ici reliée à une rupture de relations, à la jalousie dun ennemi, à la colère ou aux caprices des ancêtres, ou même au travail des esprits venant dun autre monde. Dans tous ces cas, il ne faut pas seulement prendre le médicament contre la maladie, mais surtout travailler à en éradiquer les causes. Quand un patient consulte le nyanga traditionnel (tradipraticien), celui-ci utilise ses rêves, des osselets, le tirage au sort, et arrive à déterminer la cause de ses maux. Il prescrit alors les remèdes qui protègeront du mauvais sort jeté par un ennemi, un parent jaloux, un patron ou un collègue.
Si le patient pense que la maladie est causée par les âmes des ancêtres, ou par un esprit extra-terrestre, il ira consulter lisangoma (le guérisseur). Cest le début dun processus dinitiation qui peut conduire le patient à devenir lui-même un isangoma. Le nyanga (tradipraticien) aussi bien que linsangoma (guérisseur) entretiennent des liens avec les badimo (les âmes/esprits des ancêtres). Ils disent recevoir de ces esprits leurs connaissances et leurs pouvoirs. Nous savons quil y a des guérisseurs initiés parmi nos chrétiens. Ils sont en général des personnes de bonne réputation, intègres moralement et catholiques pratiquants. Leur vie est guidée tant par les valeurs africaines que par les valeurs évangéliques. Mais, attention ! cest ici que se posent toute une série de questions ! Doù vient le pouvoir de ces guérisseurs ? De lEsprit de Jésus Christ ou des esprits des ancêtres ou de la nature ? Comment réconcilier ces forces internes qui leur permettent de guérir ? Puisque, de fait, des personnes sont aidées par leur ministère, est-ce suffisant pour reconnaître officiellement dans lÉglise la pastorale de la divination et de la guérison traditionnelle ? Ou prendrons-nous la position de plusieurs Églises évangéliques qui ont condamné les séances de guérison traditionnelle comme totalement inspirées par le diable et incompatibles avec le christianisme ?
Il y a un autre domaine où nous pourrions pratiquer la rencontre, un domaine plus culturel où le lien avec la religion sest estompé quoique plusieurs rites soient encore pratiqués. En voici deux exemples.
Le veuvage.
Une veuve, ici, doit garder la maison pendant un an. Elle ne peut participer à la vie sociale de sa communauté. À la fin de lannée, elle doit passer par des rites de purification avant de revenir à une vie sociale normale. Si cette veuve est une catholique pratiquante, ou même une responsable de pastorale, une catéchiste, pendant son année de deuil, elle ne vient plus à léglise et participe à aucune de nos activités. (Il y a une exception curieuse : si elle est le gagne-pain de la famille, elle continue cependant à aller au travail.) Quelques paroisses ont instauré un rituel chrétien pour marquer la fin de lannée de veuvage. Un prêtre va dire une messe au domicile de la veuve. On y bénit ses nouveaux vêtements et quelques objets. Mais la célébration traditionnelle de purification se fait toujours parallèlement. On ne mélange toujours pas les rites.
Linitiation.
Nous tenons une paroisse dans le homeland du Ndebele. Chaque quatre ans, là-bas, se tient un camp dinitiation pour les ados du même groupe dâge. On présente le groupe au roi et on leur donne une formation dans un endroit retiré où ils sont circoncis. Après une nouvelle audience chez le roi, on organise des fêtes à répétition. Les nouveaux initiés vont alors visiter les différentes familles de leur clan.Toutes ces cérémonies sont top-secret. Une famille catholique qui présente un de ses fils à linitiation prend alors congé et ne participe plus à la vie de lÉglise. Pendant les six mois que dure linitiation, les églises sont à moitié vides. Cest là quon touche du doigt la ligne de fracture entre la vie traditionnelle et la vie chrétienne. Notons que depuis lindépendance, la fierté dêtre Africain a ramené plusieurs personnes vers les rites traditionnels. Ce retour aux sources sappelle Ubunthu. À coup sur, il aide à guérir les blessures profondes causées par lapartheid.
Rencontre et dialogue sont des oeuvres dévangélisation. La Bonne Nouvelle du Christ renouvelle la vie et la culture de lhomme. Elle rejoint les qualités spirituelles et lhéritage de chaque époque et de chaque nation. Son message surnaturel les enrichit de lintérieur et leur fait porter du fruit. La Bonne Nouvelle accomplit et restaure la vie et la culture dans le Christ (GS 58).
Didier Lemaire
Missionaries of Africa
Didier Lemaire M.Afr
Orange Farm, South AfricaHow to encounter ATR
Encounter is one of the main objectives promoted by the 2004 General Chapter. It states in Our Vision, Today Islam, New Religious Movements and African Traditional Religions challenge us in a special way (p. 29).
The term ATR is not new, as it was already mentioned in the 1998 Chapter Documents. Before now, the Post-Synodal Apostolic Exhortation Ecclesia in Africa consecrated a full paragraph to it (67), but it goes as far back as 1988 and Pastoral Attention to African Traditional Religion, a letter of Cardinal Arinze, President of the Secretariat for Non-Christians to the Presidents of the Episcopal Conferences of Africa and Madagascar. More recently, 12-13 March 2006, in its reporting of the appointment of Cardinal Poupard as President of the Pontifical Council for Interreligious Dialogue, Zenith quotes Pope Benedict XVI, Interreligious and Intercultural Dialogue, a vital necessity. It further states, Let us remember that the Pontifical Council for Interreligious Dialogue concerns the dialogue with the Non-Christian Religions, from Islam to Buddhism including African Traditional Religions or Shintoism. To a good number of missionaries, ATR are a bit like the Loch Ness monster, everybody speaks about it but nobody has seen it! It is already significant that the documents quoted above pass from a singular: religion, to a plural: religions, implicitly recognizing a multiplicity of situations.
Some say that the Maasai (Kenya) believe in one God, whom they call Ngai. Ngai is neither male nor female. Ngai is the creator of everything. In the beginning, Ngai (which also means sky) was one with the earth, and owned all the cattle that lived on it. Any pursuit other than a pastoral one was considered insulting to Ngai. No Maasai was willing to break the ground, even to bury the dead within it, for soil was sacred on account of its producing grass which fed the cattle which belonged to God. Equally, grass has acquired a semi-sacred aura, and is held in the fist as a sign of peace, and similarly held, is used for blessings during rituals, a sheaf of grass being shaken at the people or animals being blessed. No surprise, then, to find that cattle play an important role in ritual occasions, such as initiation, marriage, and the passage of one age-set to the next, where their sacrifice bridges the gap between people and God.
Encounter and / or pastoral approach
I find a useful distinction in the letter of Cardinal Arinze. Dialogue with ATR is to be understood in two senses. With adherents of ATR who do not yet want to become Christians, dialogue is to be understood in its ordinary sense of encounter, mutual understanding, respect and mutual searching for the will of God. With adherents of ATR who want to become Christians or with Christians converted from ATR, dialogue is understood in the wider sense of a pastoral approach to ATR with a view to a more adequate presentation of the Gospel of Our Lord Jesus Christ, so that the Church will have deeper roots in African soil. In the former sense, I cannot say that I have entered into dialogue let alone met with proclaimed adherents of ATR here in South Africa, though a recently created Institute claims to represent and speak for them. In the latter sense, I would say that it is the daily bread of our pastoral activity by whatever name you call it: deepening of the Faith, catechesis for those restarting, inculturation
African Independent Churches and ATR
The first area of encounter is in the AIC (African Independent Churches; the I also stands for Initiated or even Indigenous, according to certain authors). It is a widespread phenomenon here in Southern Africa. A sociological study of the phenomenon had already been done in the Sixties and more than 3,000 of such Churches recorded. Today the Zionist Church of Moriah claims more than 3 million adherents, making it the biggest single Church in South Africa and it has survived the death of its founder. In a township like Orange Farm, it is practically impossible to make a survey as such of Churches with the come and go leadership of a charismatic leader, prophets and dreamers. They have a strong following among the poorest levels of the population, but in addition, many Christians tend to join them because they feel that certain elements of their culture are more respected there. We meet their leaders, ministers, bishops (mostly self-appointed) in our Fraternal of Ministers meetings, where they would bring their preferred concerns: healing sessions, funerals, reconciliation rituals and the like, seeking help and organizational skills from the established Churches. Their influence on our Christians is far from negligible even if at times they are referred to as Sects or so-called Independent Churches. Their colourful prayer services and healing sessions are without doubt a powerful attraction.
RC Christians and ATR
The second area of encounter with some elements of ATR is in the life of our Christians, especially in times of crisis. At critical moments in their lives, many Christians have recourse to certain practices of traditional religions, traditional healing, prophets, witchcraft (black or white) or even fortune-tellers. Healing and spirit possession are certainly the case in our Catholic community. Illness, whatever the diagnosis, has always a cause: broken relationship, enemy, jealousy, hatred, angry or frivolous ancestors or even alien spirits. You do not take only a cure, but you have to act on the cause as well. So you will consult a Nyanga (traditional doctor) as well, who by dreams, lots, and bone reading will identify the cause and will prescribe some protective medicine to counteract the spell of your enemy, blood relation, colleague or boss at work. If an ancestral spirit or even an alien spirit causes the sickness, you will consult an Isangoma (healer) and you will have to undergo an initiation as Isangoma and become yourself a traditional healer. Both Nyanga and Isangoma have very close links with the Badimo (Ancestral Spirits) and are said to derive their knowledge and power from them. Thus, we have some Christian Sangomas in the Church; most are generally good, practicing Catholics and people of moral integrity, who are led by both African values and Christian values, but immediately a set of questions arises:
Who is the source of their power? They seem to pay allegiance to God on the one hand and to the spirits of the dead, ancestors and even at times nature spirits on the other. How do we reconcile these forces? Is the fact that some people are receiving help through their ministry, a good measure for the validity of divination and traditional healing in the Church, or can we afford the luxury of some of our Evangelical Brothers who have dismissed traditional healing as totally demonic and incompatible with Christianity?
Another area of encounter would be more cultural, where the link with traditional religion is blurred and yet many rituals are still performed. Two examples will be sufficient.
Widowhood: a widow is confined to her house for a full year, she cannot take part in the social life of the community, only a ritual cleansing at the end of that period will reintroduce her into the normal life of the community. That widow can be a devout Catholic, even a church leader or a catechist, but you will not see her in church, a fortiori in any church activity for a full year. (Surprisingly, if she is a breadwinner, she will go to work as if nothing had happened.) In some parishes, at the end of the period of widowhood, there would be the celebration of a house Mass with the blessing of some vestments and other objects, but the church would have no access to the traditional cleansing ritual. It would be two parallel celebrations.
Initiation: We have one parish in the Homeland of the Ndebele. Once every four years, there is the initiation school for boys of the same age group: presentation of the group to the King, reclusion and circumcision, presentation of the newly initiated to the King, a succession of feasts where the newly initiated visits the different sections of his clan. The whole process can last six months and the whole life of the community will be ruled by strict secrecy. A Catholic family who has a boy in that age group will be absent from all participation in the life of the Church. For six months, all life is at a standstill and you visit near-empty churches. There again, two separate lives: the tribal and the Christian, but no interrelation.
As a last area, we can note that some elements of ATR or African cultures are still alive and dynamic; the political changes in South Africa have revived a certain pride in being African. We speak of an African Renaissance or of Ubunthu. The deep wounds that Apartheid has left in the soul of the people need to be addressed and healed and many advocate a return to African values.
Encounter/Dialogue is still the work of Evangelisation: The Good News of Christ continually renew the life and culture of man It takes the spiritual qualities and endowments of every age and nation, and with supernatural riches it causes them to blossom, as it were, from within; it fortifies, completes and restores them in Christ (GS 58).
Didier Lemaire