Missionnaires d'Afrique
Spiritualité
Didier Sawadogo M.Afr.


L’indifférence ignatienne comme chemin de liberté

En prélude aux élections du nouveau Conseil général, notre animateur spiritual, Francis Barnes, nous a rappelé l’importance de l’indifférence qui est “une attitude difficile, mais absolument nécessaire pour libérer l’Esprit au sein du groupe.” J’ai essayé de comprendre pour moi-même cette attitude de ‘se rendre indifférent’. Le texte du Principe et Fondement affirme la liberté de l’homme en face de Dieu et invite à ‘l’indifférence’ qui nous fait découvrir notre vraie liberté car elle part de la liberté elle-même, en tout ce qui lui est permis, pour prescrire de ne rien vouloir.

La liberté est conduite dans un état d’indifférence pour permettre la rencontre avec l’autre liberté, la liberté divine sur laquelle elle repose. Ignace veut que “notre liberté en vienne à ‘se trouver’ dans un état d’indifférence ou, suivant la comparaison qu’il emploiera plus tard, en un parfait équilibre ‘comme l’aiguille de la balance’ et soit ainsi sensible au moindre mouvement de la liberté divine, posant en elle, à l’instant de l’élection, la détermination décisive”. (Gaston Fessard, La dialectique des Exercices Spirituels, T2, p. 29)

Il y a dans ce texte fondateur du Principe et Fondement un non dit qui est l’affirmation du principe de la liberté. La liberté de l’homme qui n’est ni abstraite, ni notionnelle, mais qui se réalise dans la pratique et dans la rencontre d’une liberté première : “L’homme ne peut pas faire que Dieu ne soit pas Dieu ; mais il peut se réaliser lui-même comme homme libre en désirant et en réalisant ce qu’il est : une relation à Dieu, un être appelé à être l’initiative divine”. (Ibid., p, 34) C’est la rencontre de deux libertés. Pour que cette rencontre soit possible, Ignace invite le retraitant à se rendre indifférent aux choses créées.

Le but de Principe et Fondement est donc de mouvoir le cœur à aimer et servir en toute chose Dieu, notre Seigneur. Ignace cherche à dégager les conditions de possibilité d’un acte libre. C’est ainsi que, dans un raisonnement logique, il pose comme condition nécessaire de l’acte libre l’indifférence. L’exigence n’est pas simplement une exigence de la raison, mais aussi une exigence pratique. Beaucoup de gens se bloquent sur l’expression ‘se rendre indifférent’ et surtout sur les quatre couples de contraires. L’énumération de ces binômes montre que la liberté de l’homme n’est pas absolue. Il y a des choses qui dépassent le libre vouloir de l’homme. C’est le cas du premier et du dernier couple, santé - maladie, vie courte - vie longue, qui ne dépendent pas vraiment de la liberté de l’homme. La première fois que j’ai rencontré le texte du Principe et Fondement, j’ai été très attiré par la cohérence du texte, mais j’étais incapable de l’accepter au niveau affectif.

‘Se rendre indifférent’ n’est pas à comprendre dans le sens où l’on utilise le mot indifférence aujourd’hui. Il se vit dans notre relation à Dieu, car c’est cette relation qui donne une coloration à toutes nos autres relations. C’est une attitude qui interpelle l’homme d’aujourd’hui dans ses certitudes et dans sa volonté de tout décider et de tout faire sans aucune référence à Dieu.

L’attitude de ‘se rendre indifférent’ rappelle à l’homme que c’est dans la vie de tous les jours, dans nos relations concrètes aux personnes, aux choses et aux évènements que se vit notre relation à Dieu. C’est pourquoi, selon Jean Claude Guy, “Ignace pose, comme préalable aux Exercices, la reconnaissance qu’il n’y a pas pour l’homme d’authentique recherche de Dieu qui ne passe par une insertion dans le monde créé, et, réciproquement, il n’y a pas de parfait engendrement dans le monde créé qui ne soit le fruit d’une ouverture à Dieu”. Les choses ne sont pas de simples jouets, ni de simples instruments dans les mains de l’homme, mais le lieu de la rencontre avec Dieu, car ce n’est pas dans l’imaginaire que Dieu nous attend, mais dans le réel, c’est-à-dire dans les choses, les situations, les évènements. C’est conduit par l’Esprit du Christ qui est en nous que nous allons à leur rencontre.

‘L’indifférence’ ignatienne se vit de deux façons. La première se vit dans le cadre d’un choix, d’une élection. Principe et Fondement aide le retraitant à entrer dans une attitude d’indifférence ignatienne, c’est-à-dire dans une attitude d’ouverture et de disponibilité. Il se détache de ses inclinations pour tel ou tel choix ainsi que de ses répugnances, pour pouvoir choisir librement dans le sens de ce que Dieu désire pour lui en ce moment précis. Se rendre indifférent est la seule condition pour que nos choix ne soient pas détournés de la fin pour laquelle nous sommes créés. Quand on prend, par exemple, le choix d’un état de vie. Dans l’un comme dans l’autre, on vit pleinement la fin pour laquelle on est créé. ‘Se rendre indifférent’ signifie non pas choisir a priori un état de vie et se cramponner dessus, mais plutôt rester ouvert au désir de Dieu : “C’est dans un cœur désencombré que nous percevons par où doit nous mener notre désir de Dieu et dans quelle mesure il se servira de ces biens créés, fussent-ils opposés entre eux.”

‘L’indifférence’ se vit aussi tout au long de la vie comme une attitude chrétienne fondamentale et c’est la deuxième façon de la vivre. C’est se comporter de telle sorte qu’en toute chose, on puisse trouver Dieu. Dans notre relation à Dieu, on ne fait pas de différence entre les choses. C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre le “nous ne voulions pas, pour notre part, davantage santé que maladie, richesse que pauvreté, honneur que déshonneur, vie longue que courte et ainsi de suite pour tout le reste. Nous désirons et choisissons seulement ce qui nous conduit davantage à la fin pour laquelle nous sommes créés”. Dans chacune de ces situations, habité par l’esprit du Christ, je loue Dieu et je reconnais sa présence créatrice. Nous avons là un écho des paroles de saint Paul aux Romains : “Nous savons que pour ceux qui aiment Dieu, ceux qu’il a choisis et appelés, Dieu se sert de tout pour leur bien […]. Je sais que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les forces du monde, ni le présent, ni le futur, ni les puissances du ciel, ni l’enfer ou quelque autre créature ne peut nous priver de cet amour de Dieu dans le Christ Jésus notre Seigneur”. (Rm 8, 28, 38-39)

L’attitude fondamentale du chrétien est donc cette conviction que, dans la maladie ou la santé, dans la richesse ou la pauvreté, il est toujours uni au Christ dans la louange. Ce qui ne veut pas dire que dans la maladie ou dans la pauvreté, on vit une sorte de résignation. La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant. L'important est de se rappeler que toute situation peut nous éloigner de Dieu comme elle peut nous conduire à lui. En toute chose, il est essentiel de chercher ce qui nous conduit à la fin pour laquelle nous sommes créés : “L’indifférence est donc un double mouvement d’engagement dans des moyens pour parvenir à une fin qui est le service de Dieu, en même temps que le dégagement de ces moyens pour que la fin cherchée puisse être atteinte”.

L’indifférence n’est pas un désintérêt des choses de la vie, mais plutôt une ouverture, une disponibilité et une générosité pour accueillir l’Autre dans sa vie.

L’indifférence vécue dans le quotidien comme une attitude chrétienne fondamentale nous rappelle qu’elle ne peut pas être saisie uniquement comme un préalable à la liberté. On ne finit jamais de se rendre indifférent.

Didier Sawadogo

Tiré du Petit Echo N° 1015 2010/9

 


 

Missionaries of Africa
Spirituality
Didier Sawadogo M.Afr.


Ignatian indifference as a pathway to freedom

In a lead up to the elections of the new General Council, Francis Barnes, our Spiritual Counsellor, reminded us of the importance of indifference which is ‘a difficult attitude, but absolutely necessary to free the Spirit within the group.’ I tried to understand this attitude of ‘becoming indifferent’ for myself. The text of the Principle and Foundation asserts human freedom faced with God and invites us to ‘indifference’, which enables us to discover our real freedom, since it is based on freedom itself in all that is permitted, insisting on ‘not desiring anything’. Freedom is channelled through a state of indifference to enable a meeting point with the other freedom, the divine freedom on which it rests. Ignatius wants ‘our freedom to reach a balance in a state of indifference or according to the comparison he will use later, in perfect equilibrium, ‘like the needle of a scale’; [we] thus become sensitive to the least movement of divine freedom, placing decisive determination on it at the very moment of the election.’

In what is left unsaid in this basic text of the Principle and Foundation is the affirmation of the principle of freedom. It is a human freedom which is neither abstract nor notional, but which is carried out in practice and when grasping a key freedom: ‘A person is powerless to make God not-God, but he can actualise him or herself as a free person when desiring and achieving what he or she is meant to be: in relation to God, a human being called to be the divine initiative.’

It is the meeting of two freedoms and, in order for this meeting-point to be achieved, Ignatius invites the retreatant to become indifferent to created things. The aim of the Principle and Foundation is therefore to move the heart to love and serve the Lord our God in all things. Ignatius seeks to highlight the conditions for the performance of a free act. Thus, in logical reasoning, he lays down indifference as the necessary condition for a free act. This requirement is not only a requirement of reason, but also a practical one. Many people are blocked by the expression, ‘becoming indifferent’ and above all, the four pairs of contraries. The listing of these binomials shows that freedom is not absolute. There are things which are beyond free will. This is the case in the first and final pair: health-illness; a short or long life, which do not really depend on human freedom. The first time I came across the text of the Principle and Foundation, I was very attracted to the internal coherence of it, but was unable to accept it on the level of feelings.

‘Becoming indifferent’ is not to be understood in the sense we use the word today. It is lived in our relation to God, as it is this which gives the tone to all our other relationships. It is an attitude which challenges people today in their certainties and in their will to decide or do everything without any reference to God.

The attitude of ‘becoming indifferent’ reminds us that it is in everyday life, in our tangible relations with people, and through realities and events that we live our relation to God. For this reason, according to Jean Claude Guy: ‘As a precondition for the Exercises, Ignatius lays down acknowledgement that there is no genuine seeking for God which does not pass through involvement in the created world. Conversely, there is no perfect stimulus in the created world that is not the product of openness to God.’ Things are not just toys, nor simply instruments in men’s hands, but the place of encounter with God. It is not in the imaginary that God waits for us, but in the real. This means in things, situations and events. Led by the Spirit of Christ within us, we go out to face them. ‘Ignatian indifference’ is lived out in two ways.

This first is lived in the context of a choice, an election. The Principle and Foundation helps the retreatant to enter into an attitude of Ignatian indifference, i.e., an attitude of openness and readiness. He or she detaches from his inclinations towards one or other option as well as their repugnances to be able to choose freely in the line of what God desires for him or her at this precise moment in time. Becoming indifferent is the sole condition for ensuring that our choices do not deviate from the purpose for which we were created, for example, in taking a decision for a state of life. In the one as in the other, we fully live the purpose for which we were created. ‘Becoming indifferent’ does not mean to choose a priori a state of life and cling to it, but rather to be open to God’s desire: ‘It is in an unburdened heart that we perceive which way our desire for God is leading us and to what extent he will make use of these created good if they were to be in conflict.’

Indifference is also lived throughout life as a basic Christian attitude and the second way of living it out. It is to behave in such a way that we find God in all things. In our relationship to God, we do not discriminate between things. It is in this perspective that we need to understand the statement, ‘As for us, we do not want health more than illness, riches more than poverty, honour rather than disgrace, a long or short life and so on for all the rest; we desire and choose only whatever leads us more directly to the end for which we were made.’ In each of these situations, inhabited by the Spirit of Christ, I give praise to God and I acknowledge his creative presence. There, we hear an echo of Saint Paul’s address to the Romans: ‘We know that by turning everything to their good God co-operates with all those who love him, with all those that he has called according to his purpose. […] For I am certain of this: neither death nor life, no angel, no prince, nothing that exists, nothing still to come, not any power, or height or depth, nor any created thing, can ever come between us and the love of God made visible in Christ Jesus our Lord.’ (Rom 8: 28, 38-39).

The basic attitude of the Christian, therefore, is this conviction that in sickness or in health, in riches or in poverty, he is continually united to Christ in praise. This does not mean that in illness or poverty we become resigned to it. God’s glory is man alive. It is important to remind ourselves that any situation can distance us from God just as it can lead us to him. In all things, the essential feature is to seek what leads us to the end for which we were created: ‘Indifference is therefore a dual movement of commitment to these means so that the end we seek can be reached.’ Indifference is not disinterest in the realities of life, but rather openness, standing ready, and generosity to welcome the Other into his or her life.

Indifference lived on a daily basis as a basic Christian attitude reminds us that it cannot be just be seized as a precondition of freedom. We never finish becoming indifferent, as Fessard insists, ‘In fact, we will never finish becoming indifferent. Nevertheless, the repetition of the initial act will gradually engender a habitus, a state of indifference; the one whereby I will find myself indifferent, without any inordinate attachments.’

Didier Sawadogo

From Petit Echo n°1015 2010/9