En
1856 Lavigerie accepte la direction de l'Oeuvre des Ecoles d'Orient récemment
fondée en vue de soutenir les établissements religieux exerçant
leur activité, spécialement scolaire, dans
l'Empire ottoman. Quelques années plus tard, en 1860, cette fonction
l'engage dans une démarche plus précise quand des chrétiens
sont victimes de massacres et dévastations perpétrés
par les Druses. Après avoir recueilli des ressources importantes,
il les porte lui-même sur place pour secourir les réfugiés
et les aider à reconstruire leurs villages.
Durant
trois mois, il sillonne le Liban et se rend à Damas, puis Jérusalem.
Il ne se contente pas d'une simple organisation caritative: ses nombreux
contacts lui donnent un vive conscience de la situation des églises
orientales et de l'attitude prise à leur égard par les latins,
c'est-à-dire la Custodie franciscaine établie de longue date,
et la patriarcat restauré en 1847. Ces derniers s'efforcent d'obtenir
l'adoption du rite latin de la part de leurs fidèles non seulement
orthodoxe mais aussi membres des communautés rattachées à
Rome. Une telle méconnaissance de valeur des traditions orientale
provoque une vive amertume chez ceux qui s'en réclament et une profonde
méfiance envers toute démarche d'inspiration romaine : obstacle
majeur à l'union des Eglises. Lavigerie le constate avec peine, et
sa pensée se précise très vite en réaction contre
une telle pratique : il est nécessaire de respecter les traditions
et rites orientaux qui constituent un riche patrimoine chrétien.
Une
attitude nouvelle s'impose donc, et d'abord envers les communautés
unies à Rome. Au lieu de les grignoter par une latinisation ruineuse
pour elles, il faut les aider à prendre davantage de consistance.
La tâche primordiale consiste dans une formation plus solide de leur
clergé aux points de vue spirituel et intellectuel. Les missionnaires
latins devraient apporter leur concours non dans une vue d'assimilation
mais, à l'inverse, en adoptant leur rite propre pour les servir de
l'intérieur. Une perspective plus large pourra alors se dégager.
La pleine valeur reconnue aux traditions orientales ne manquerait pas de
faire tomber peu à peu les méfiances séculaires des
orthodoxes vis-à-vis de tout rapprochement avec Rome. Une chose est
claire: l'Eglise fonde son unité sur une foi commune, mais doit en
respecter les diversités d'expression selon la culture propre à
chaque peuple. Ces deux termes, unité et diversité, s'opposent
souvent quand on les considère de façon superficielle. Ils
sont en fait complémentaires.
Très
tôt le directeur de l'Oeuvre des Ecoles d'Orient formule ces idées
maîtresses et tente de les faire admettre durant son séjour
à Rome en tant qu'auditeur de la Rote. Un certain temps toutefois
devra s'écouler avant qu'il acquit l'autorité nécessaire
pour les promouvoir. En 1878 une occasion se présente. Le gouvernement
français avait reçu du sultan de Constantinople l'église
Sainte-Anne de Jérusalem après le guerre de Crimée.
Après avoir pourvu à sa restauration, il cherchait, en accord
avec le Saint-Siège, une congrégation religieuse capable d'en
assurer la garde. Lavigerie, alors archevêque d'Alger, l'obtint en
faveur de la société de missionnaires fondée par lui
dix ans auparavant. Quelques uns d'entre eux s'y installent aussitôt
et ne tardent pas à lui faire part de leur étonnement en constatant
le discrédit manifesté par le clergé latin envers les
orientaux, résolus de ce fait à se maintenir dans une attitude
d'éloignement. La réponse est sans ambages:
"Je vous en avais prévenus, et cet éloignement
est, sur beaucoup de points, fondé en raison. Mais cependant je ne
saurais trop vous recommander de repousser un tel sentiment, qui est aussi
contraire à la charité chrétienne qu'aux véritables
intérêts de l'Eglise en Orient. Le latinisme ou la latinisation
des orientaux est une des erreurs les plus lamentables des missionnaires
latins qui se trouvent en Orient. Un tel système n'a aucune chance
d'avenir, et vous voyez vous-mêmes de vos yeux ce qu'il a produit
dans le passé et dans le présent à Jérusalem.
Il n'y a rien de plus triste que les motifs intéressés par
lesquels on porte les catholiques a se latiniser, a rester latins, et a
s'attacher à telle église ou chapelle plutÔt qu'à
une autre. C'est vous qui devez au contraire, dans la mesure du possible,
vous orientaliser Saint Paul vous en donne le précepte dans son omnibus
omnia factus sum, ut omnes facerem salvos."
Reste
à mettre en pratique une telle ligne de conduite. Après des
pourparlers avec le Saint-Siège et les évêques orientaux
unis à Rome, Lavigerie organise en 1882, à côté
de l'église Sainte-Anne, un séminaire pour la formation du
clergé grec-melkite. Lui-même rédige le règlement
dans lequel on retrouve l'articulation, si caractéristique chez lui,
des grandes orientations et de la minutie du détail pratique. Le
suivi est assuré par les relations constantes entretenues avec les
missionnaires chargés de la direction. Il n'obtint pas de Rome l'autorisation
demandée pour ces derniers de passer au rite de leurs étudiants.
Mais il veille à ce que la liturgie (assurée par un prêtre
melkite) et le cursus des études soient en tout conformes aux traditions
orientales. L'application d'un tel programme ne se déroule pas sans
tirage. Les latinisants le considère avec méfiance, et l'autorité
nouvelle conférée à Lavigerie par le cardinalat lui
est bien nécessaire pour éviter tout compromis. D'autre part
la situation de l'empire ottoman, dans lequel est incluse la Palestine,
crée un contexte politique aux multiples complications. La décadence
irrémédiable de "l'homme malade de l'Europe" maintient
en alerte les grandes Puissances en vue d'un éventuel partage, et
chacune d'elles tente d'exploiter la religion d'appartenance de ses nationaux
pour accroître son influence.
Une
telle situation n'empêche pourtant pas des conversations de s'engager
entre catholiques et orthodoxes. Lavigerie y participe, car l'union des
Eglises reste l'une de ses grandes pensées. Cette perspective l'a
conduit dans son choix du rite à réserver au séminaire
Sainte-Anne de Jérusalem. Contrairement au consul de France qui aurait
désiré y voir des maronites, clients traditionnels de son
pays, il préféra les grecs-melkites. Raison: les premiers
ont une liturgie qui ne dépasse pas le cadre d'une communauté
dite "uniate", alors que les seconds suivent un rite qui trouve
sa correspondance chez les orthodoxes. Ceux-ci ne pourront-ils dès
lors se convaincre du respect de l'Eglise romaine envers leur culture propre
et revenir de leurs méfiances séculaires à son égard
? Un pont est jeté ou, du moins, les premières assises. Lucide,
Lavigerie sait que la route est longue et que lui-même n'en verra
pas l'aboutissement. Sa résolution n'en demeure pas moins, exprimée
en ces termes dans une lettre à Léon XIII :
"Les difficultés pour l'union sont grandes sans
doute et ce ne peut être l'uvre d'un jour, mais ce ne peut être
une raison pour qu'on n'y travaille pas avec courage et charité."