Missionnaires d'Afrique
Burkina Faso
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Maurice Oudet M.Afr.
Une expérience de travail
en réseau au service des paysans africainsDepuis plus de trente ans, je travaille avec les paysans (agriculteurs et éleveurs) du Burkina Faso. Jai bénéficié de leur hospitalité ; jai pu apprécier leur amour de la vie. Jai admiré leur organisation sociale. Jai rencontré parmi eux des hommes et des femmes dune qualité humaine incomparable. Jai vécu au milieu de communautés villageoises qui respirent la joie de vivre malgré un environnement hostile.
Aujourdhui, ces communautés sont gravement menacées. Les pays du Nord ne rêvent que de poursuivre ou détendre leur domination sur le monde. Les pouvoirs politiques en place sintéressent davantage aux populations urbaines, voire à leurs propres intérêts. Au risque de se faire complices des intérêts du Nord.
À linvitation du Petit Écho, voici comment jai acquis la conviction quinternet et le travail en réseau sont des outils efficaces au service de la justice et de la solidarité.
Le Chapitre de 1992 nous a demandé de :
Poursuivre leffort danalyse sociale pour identifier les souffrances, les injustices et les besoins des populations et faire un discernement communautaire pour y répondre.
Que les Assemblées post-capitulaires, à partir dune analyse de la situation de la circonscription, nhésitent pas à décider dune action durable pour la justice.
La post-capitulaire du Burkina a donc demandé à la Commission Justice et Paix de la Province dorganiser des sessions de formations en ce sens.
Cest alors quon ma proposé de faire partie de la commission Justice et Paix des Missionnaires dAfrique du Burkina Faso. À ce moment, elle nous interpellait sur la question du salaire de nos employés : Nos employés sont-ils déclarés à la sécurité sociale ? Reçoivent-ils le salaire légal ? Jai accepté, à la condition que la commission sintéresse aussi au sort des paysans. Notamment à la question : Pourquoi la plupart des paysans sont-ils prêts à se faire embaucher, dès demain matin, pour un salaire de 500 F par jour, soit la moitié du salaire légal ?
Jai donc rejoint la commission et ensemble nous avons préparé des sessions par secteur qui ont eu lieu en janvier 1994 sur le thème Analyse sociale sur la situation des petits paysans du Burkina Faso. Au cours de ces sessions, nous nous sommes demandé si lanalyse dEdgar Pisani, dans son livre Pour lAfrique était pertinente, notamment quand il écrit : Ce qui a le plus nuit à lAfrique, cest le mépris dans lequel elle a tenu les paysans. De nos partages et de nos réflexions, je retiens aujourdhui deux petites histoires :
Un collégien à qui on demandait : Que fait ton père ?, a répondu : Rien. (Son père était paysan !)
Et la réponse dun politicien à qui on demandait le programme de son parti en faveur des paysans : Oh ! Les paysans, on ne les craint pas !
Tout cela fait quaujourdhui les paysans ne sont pas acteurs de leur histoire.
Engagement au service des paysans
Au cours de ces sessions, il a été proposé que les Missionnaires dAfrique sengagent à promouvoir la publication de documents et de revues en langues locales (jula, moore, etc.) qui soient vraiment au service des paysans, et aussi lexpression de ces mêmes paysans : la voix des sans-voix.
Trois ans plus tard, en 1997, les Missionnaires dAfrique ont transmis la paroisse où jétais au clergé diocésain, et le Provincial ma demandé de rejoindre la communauté de Koudougou pour travailler en ce sens. Cest ainsi quen octobre 1997, avec très peu de moyens, jai lancé le Service dÉditions en Langues Nationales, le SEDELAN.
Nous avons commencé par des publications imprimées : revue trimestrielle en moore, jula et français simple. Nous avons collaboré avec LAssistance écologique de Bobo-Dioulasso, fondée par notre confrère Marin Terrible, en traduisant plusieurs de leurs documents en moore et en jula.
En janvier 2000, jai créé le site web www.abcburkina.net. Ce site propose divers services. On y trouve, notamment, une présentation du monde rural du Burkina Faso, et une réflexion sur le poids du commerce international sur les paysans africains. Un an plus tard, avec la crise du coton, jai découvert combien un tel site peu devenir un outil efficace pour la défense des paysans.
La crise du coton et lappel des producteurs africains
En 2001, entre le mois de janvier et octobre, le cours mondial du coton sest effondré. Le coton a perdu la moitié de sa valeur. Il faut savoir que les États-Unis (le premier exportateur mondial de coton) et lEurope (qui exporte peu de coton) subventionnent fortement leurs producteurs de coton. Cest ainsi que le journaliste Jean-Pierre Boris a pu écrire en octobre 2001, dans la revue Lautre Afrique, un article intitulé Face aux producteurs américains, fortement subventionnés, les paysans africains sont dramatiquement démunis. À (court) terme, ils pourraient disparaître, asphyxiés.
Face à cette menace, je suis allé présenter cet article à M. François Traoré, président de lUNPCB (Union Nationale des Producteurs de Coton du Burkina). Nous avons décidé de contacter, par courrier électronique, les organisations de producteurs de coton de lAfrique de lOuest pour leur proposer une démarche commune. Le Bénin et le Mali ont aussitôt répondu. Cest ainsi que, le 21 novembre 2001, était lancé Lappel commun des producteurs de coton de lAfrique de lOuest. Après une brève analyse, il y était dit :
Nous demandons solennellement aux U.S.A. et à lU.E. de supprimer leurs subventions aux producteurs de coton. Nous demandons à tous ceux qui veulent construire un monde plus juste et fraternel de se joindre à nous pour faire pression sur les États-Unis et lUnion européenne pour quils suppriment ces subventions.
Cet appel a été placé aussitôt sur notre site et nous avons contacté deux réseaux de solidarité internationale : le réseau AEFJN (Réseau Foi et Justice Europe-Afrique : www.aefjn.org) et le Réseau-Solidarité : www.peuples-solidaires.org/reseau-solidarite (ce réseau, constitué denviron 7 000 correspondants, intervient dans les situations dinjustice économique).
Ces connexions entre plusieurs réseaux favorisent les actions et les recherches communes. Nous nétions plus seuls. Nous étions solidaires et plus forts au service dune même cause.
Le travail en réseau
Le Réseau-Solidarité a répondu le premier, positivement, à notre requête. Nous avons décidé ensemble dorienter notre action vers le commissaire européen, M. Pascal Lamy, en lui envoyant une lettre soutenant les producteurs africains dans leur démarche. Peu après, le réseau AEFJN sest joint à cette action. À travers ces deux réseaux, nous avons rejoint des personnes qui font elles-mêmes partie dautres réseaux. Si bien quassez rapidement, lappel a été publié dans la plupart des revues des ONG ou associations de solidarité internationale. Grâce à ce travail en réseau, nous avons reçu, au Burkina Faso, un grand nombre dinformations utiles qui nous ont permis de constituer un solide dossier. Voilà comment, sans y être préparé, jai appris à travailler en réseau !
Toute lagriculture africaine est menacée
Aujourdhui, le coton africain reste menacé. Mais les producteurs africains continuent à se battre. Ils ont mis en place leur propre réseau. Quant à moi, à loccasion de cette première expérience, je me suis rendu compte que ce nétait pas seulement le coton africain qui était menacé par les injustices du commerce international, mais toute lagriculture. Aussi, je continue ce travail en réseau en publiant chaque semaine une lettre hebdomadaire pour faire voir le poids du commerce international sur les paysans africains.
Cette lettre, je lenvoie chaque semaine à 3 600 correspondants dans le monde. Beaucoup de ces correspondants participent activement à dautres réseaux. Nous sommes nombreux aujourdhui, dans ce réseau de réseaux, à chercher, avec les paysans du monde entier, à promouvoir la souveraineté alimentaire. La crise alimentaire de 2007 nous conforte dans ce choix.
La voix des sans-voix
Le 31 janvier 2007, des dizaines de milliers de manifestants, dont beaucoup de paysans et de syndiqués, ont défilé à Mexico, suite à la plus forte hausse du prix de la tortilla, aliment de base des pauvres. En septembre 2007, des émeutes de la faim ont eu lieu au Maroc. En 2008, cétait le tour du Burkina Faso, de la Côte dIvoire, dHaïti, etc. Dans les médias, beaucoup ont pu donner leur avis sur la crise alimentaire. Mais on na très peu entendu les paysans qui sont pourtant ceux qui, par leur travail, nourrissent le monde. Déjà en 1996, au premier sommet mondial de lalimentation de la FAO, les paysans navaient obtenu que 4 minutes de temps de parole, durant les 5 jours du sommet. Si à ce moment, les paysans avaient été entendus et si on avait pris au sérieux leurs réflexions autour de la souveraineté alimentaire, on aurait fait léconomie de cette dernière crise alimentaire mondiale.
Notre réseau (avec sa lettre hebdomadaire abc Burkina qui donne souvent la parole aux paysans) et les réseaux des ONG de Solidarité Internationale (dont le réseau des missionnaires AEFJN) forment ensemble un grand réseau (un réseau de réseaux) à lécoute des paysans du monde et de tous ceux qui ont faim : faim de nourriture, mais aussi faim de plus de justice. Ce grand réseau est un outil irremplaçable pour la construction dun monde plus juste, plus fraternel.
Trois convictions
Aujourdhui, une triple conviction manime :
- la libéralisation des échanges agricoles écrase les paysans, notamment les paysans africains. Il est urgent de proposer une alternative respectueuse des populations.
- si les Missionnaires dAfrique, dans chacun des pays où nous sommes présents, sunissaient pour promouvoir la souveraineté alimentaire à partir de faits précis, notre contribution au sein du Réseau des réseaux de solidarité internationale serait dun apport considérable.
- le travail en réseau est très efficace. Il est donc nécessaire.
À chacun dentre nous dy trouver sa place !
Maurice Oudet,
Tiré du Petit Echo N° 1015 2010/9
Missionaries of Africa
Burkina Faso
Maurice Oudet M.Afr. M.Afr.
An experience in networking
benefiting African farmersFor over thirty years, I have been working with the crop-growing and livestock-raising farmers of Burkina Faso. I enjoyed their hospitality and was able to appreciate their love of life at first hand. I admired their social organisation. Among them, I met men and women of incomparable human qualities. I lived in a setting of village communities that emanate a joy for living despite a hostile environment.
Today, these communities are being seriously threatened. Countries of the Northern Hemisphere aspire only to pursue or extend their domination over the world. The prevailing powers-that-be are more interested in urban populations, not to mention their own self-interest and risk becoming accomplices with the interests of the North.
At the invitation of the Petit Echo, here is how I acquired the conviction that the Internet and networking are effective instruments in aid of justice and solidarity.
The 1992 Chapter asked us to:
Pursue social analysis to identify the suffering, injustice and needs of the people and carry out community discernment on how to respond to them.
Based on an analysis of the situation of the circumscription, Post-Capitular Assemblies should not hesitate to decide on a sustainable action for justice.
The Post-Capitular of Burkina then asked the Justice and Peace Commission of the Province to organise training sessions with this in mind.
At this point, I was invited to form part of the Missionaries of Africa Burkina Faso Justice and Peace Commission. At that time, it was challenging us on the issue of employees wages. Are our employees on our Social Security declaration? Do they receive a lawful salary? I accepted on condition that the Commission would also interest itself in the plight of farmers. The prime question was Why are the majority of farmers ready to be hired for work, as early as the next morning, for a salary of 500F per day, which is half the lawful salary?
I therefore joined the Commission and together we prepared sessions by sector that took place in January 1994 on the topic of Social analysis of the situation of small farmers in Burkina Faso.
In the course of these sessions, we asked ourselves if the analysis in Edgar Pisanis book, Pour lAfrique was applicable, notably when he wrote, What damaged Africa most was the scorn there was for farmers. From our sharing and reflections, today I recall,
A schoolboy who was asked What does you father do? - Reply: Nothing, (His father was a farmer!)
The reaction of a politician who was asked if his partys programme was in favour of farmers: Oh! We have nothing to fear from the farmers!
All this means that today, farmers are not movers in their own history.
Commitment at the service of farmers
During these sessions, a proposal was made for Missionaries of Africa to engage in promoting the publication of documents and reviews in various languages, (Dioula, Mooré, etc.) They would really be useful to farmers and the means of expression of these same farmers: the voice of the voiceless.
Three years later, in 1997, the Missionaries of Africa handed on my parish to diocesan clergy and the Provincial asked me to join the community at Koudougou to work towards this objective. Thus, in October 1997, with very few means, I launched the Koudougou Publishing Service in National Languages: (SEDELAN).
We started with print publications, a quarterly review in Mooré, Dioula and basic French. We worked along with the Ecological Assistance of Bobo-Dioulasso, founded by Marin Terrible MAfr, translating several of their documents into Mooré and Dioula.
In January 2000, I created the website: www.abcburkina.net. This site offers various services. In particular, there is a description of rural Burkina Faso, and a reflection on the burden of international trade on African farmers. A year later, with the crisis in cotton, I discovered how much such a site can become an effective instrument for the protection of farmers.
The cotton crisis
and the plea of African producers
In fact, in 2001, between January and October, the world market price of cotton collapsed. Cotton lost half its value. Now, it should be said that the United States (the leading world exporter of cotton) and Europe (which does not export much cotton) heavily subsidise their cotton producers. Accordingly, journalist Jean-Pierre Boris was able to write an article in the October 2001 edition of the magazine Lautre Afrique (The other Africa), entitled, Faced with heavily subsidised American producers, African farmers are being dramatically impoverished. In the short term, they could disappear, completely suffocated.
Confronted with this threat, I presented this article to Mr. François Traoré, Chairman of the UNPCB (Union Nationale des Producteurs de Coton du Burkina Burkina National Union of Cotton Producers). We decided to email the cotton producing organisation of West Africa to propose joint action. Benin and Mali responded immediately. Thus, on the 21st November 2001, The joint appeal of West African cotton producers was launched. After a brief analysis of the situation, it said, In addition, we solemnly appeal to the USA and the EU to abolish their subsidies to cotton producers. We appeal to all those who wish to build a more just and fraternal world to join us in putting pressure on the United States and the European Union to abolish these subsidies.
This appeal was immediately posted on our site and we contacted two international solidarity networks: the AEFJN Network (Africa - Europe Faith and Justice Network: www.aefjn.org) and the Réseau-Solidarité : www.peuples-solidaires.org/reseau-solidarite. This last-mentioned network has about 7,000 correspondents and intervenes in situations of economic injustice.
These connections among several networks promote joint action and research. We no longer feel alone. We are in solidarity with one another and stronger in the service of a single cause.
Networking
The first, the Réseau-Solidarité responded positively. Together, we decided to direct our action towards Mr. Pascal Lamy, European Commissioner, by sending him a letter supporting African producers in their move. A short time later, the AEFJN Network joined this action. Through these two networks, we reached people who themselves form parts of other networks. Therefore, quite quickly, the appeal was published in most of the NGO magazines or Associations of international solidarity. Thanks to this networking, in Burkina Faso, we have received a great amount of useful information which enabled us to compile a worthwhile dossier. This is how, without any preparation, I learned to network!
Today, African cotton is still threatened. However, African producers continue to put up a fight. They have established their own network. As for me, with this first experience, I realised that it was not just African cotton that was threatened by the injustices of international trade, but all of agriculture and farming. Therefore, I continue this networking by each week publishing a letter to expose the yoke of international trade on African farmers.
I send this letter every week to 3, 600 correspondents worldwide. Many of these are active members of other networks. Today we are many in this network of networks, seeking, with farmers the world over to promote food sovereignty. The food crisis of 2007 vindicates us in this option.
The voice of the voiceless
On the 31st January 2007, tens of thousands of demonstrators, among whom many farmers and union members, marched in Mexico following on the steepest price rise for the tortilla, the staple food of the poor. In September 2007, food scarcity riots broke out in Morocco. In 2008, it was the turn of Burkina, Côte dIvoire, Haiti... In the media, many were able to give their opinion on the food scarcity crisis. However, very little was heard from farmers who are nevertheless those who feed the world by their labour. As far back as 1996, at the first FAO World Summit on Food, farmers obtained 4 minutes speaking time out of the 5 days of the summit.
However, if at that time farmers had been heard and if they had been taken seriously in their ideas about food sovereignty, we would have been spared the latest crisis in world food scarcity. Our network, together with its weekly letter abc Burkina, which often gives space to farmers, and the International Solidarity ONG (including the Missionary AEFJN network) forms a large network (a network within a network) listening to the farmers of the world and to all those who live in hunger: hunger for food, but also hunger for more justice. This wide network is an indispensable tool for the building of a more just and fraternal world.
A triple conviction
Today, I am fired by a triple conviction:
- The liberalisation of agricultural exchanges crushes farmers, notably African farmers. It is crucial to come up with alternatives that are respectful of populations.
- If the Missionaries of Africa, in every country where we are present, based on specific facts, united to promote food sovereignty, our contribution within the networks of international solidarity networks would bring considerable support.
- Networking is very effective. It is thus necessary.
It is up to each one of us to find his place within it!
Maurice Oudet,
From Petit Echo n° 1015 2010/9