Missionnaires d'Afrique
Afrique du Sud

Seán O’Leary, M.Afr.

Le côté « Paix »
de Justice et Paix

Les mots de Justice et Paix n’ont pas la même signification pour tous. Je me souviens, lors d’une visite en paroisse rurale, avoir demandé au prêtre responsable si la paroisse avait des projets de justice et paix ; il me répondit aussitôt : « Oh oui ! Nous élevons des lapins ». Ainsi de nombreuses questions de pastorale, de développement ou d’ordre caritatif se retrouvent classées sous le chapeau : « Justice et Paix ». D’un côté c’est bien, mais il faut tout de même savoir identifier avec précision la nature de ce que ces deux mots signifient. Dans cet article, je voudrais examiner le côté « paix » du ministère de justice et paix.

Il n’y a pas de doute que travailler pour la paix est beaucoup plus difficile et plus compliqué que travailler simplement pour la justice. Le concept de justice est assez clairement défini et les gens comprennent lorsque quelque chose est « juste » ou peut-être, de façon plus importante, lorsque quelque chose est « injuste ». La recherche de la paix, de son côté, est plus nuancée et délicate. La paix a son prix. Voici quelques exemples.

Pendant des décades, durant l’apartheid (1948-1994), les droits de l’homme ont été ignorés en Afrique du Sud. La violence de l’État a été largement responsable de milliers d’actes de tuerie, torture et de bombardement. Cependant, laisser libres les responsables de tant d’horreurs a été le prix que la majorité du peuple sud-africain a payé pour préserver la paix. Ici, sans considération pour les sentiments des victimes et des survivants, l’amnistie fut le prix de la paix. Autrement dit, il n’y aurait pas eu de paix sans amnistie ; et parce qu’il y a eu amnistie, il n’y a pas eu de justice et, pire, peu de vérité.

Le fait qu’au Kenya, en 2008, l’opposition n’ait pas eu la présidence, malgré la victoire reconnue de Raila Odinga sur Mwai Kibaki, est un cas où la justice a été sacrifiée pour quelque chose de plus important : la fin de la violence et l’espoir de paix pour le peuple kenyan. Toutefois, le résultat fut que les Kenyans ont ignoré leurs droits démocratiques en vue d’obtenir la paix. Là aussi, la justice et la vérité ont été ignorées pour une paix toute relative.

Le Zimbabwe est un autre exemple. Là, Mugabe a conservé le pouvoir bien qu’il ait perdu les élections de mars 2008. Morgan Tsvangirai, devant l’impasse de la violence, s’est résolu à la moins mauvaise solution : le poste de Premier ministre sous la présidence de Mugabe.

En fait, lorsqu’on analyse tout accord de paix, on s’aperçoit que quelqu’un doit en payer le prix ; ce qui est le plus difficile à avaler c’est que généralement ce sont ceux qui ont souffert, ceux qui ont subi l’injustice qui paient le prix le plus élevé. En Sierra Leone, la guerre civile des années ’90 a tué près de 70 000 personnes. Lors d’une conférence de paix au Togo, les factions en guerre se sont mises d’accord pour arrêter les hostilités. Leur accord incluait une amnistie pour tous. Cependant, la communauté internationale, en particulier les Nations Unies, s’y est fortement opposée et a imposé au pays une cour internationale de justice criminelle. Jusqu’à présent, 9 personnes ont été condamnées pour crimes contre l’humanité, trois d’entre elles sont mortes pendant le procès. Le coût de ces 9 procès s’élève à ce jour à 300 millions de dollars. 29 000 victimes encore vivantes, pour la plupart amputées, ont été identifiées et enregistrées durant le processus ‘Vérité et Réconciliation’. Trois millions de dollars de réparation ont été octroyés aux victimes. Voilà un exemple classique de ce que signifie le prix de la paix.

On peut dire que, dans tout processus de négociation de paix, le compromis est la seule solution pour avancer. La question critique est de savoir ce que vous êtes prêts à lâcher pour atteindre le but d’une paix authentique et durable. Là réside le travail de l’équipe des modérateurs qui doit être capable de saisir la situation des gens et de suggérer des compromis qui permettront d’obtenir la paix. Pour arriver à cela, il faut de la « bonne volonté » et un désir authentique, de part et d’autre, de travailler ensemble en vue d’une solution acceptable par tous. La bonne volonté est souvent l’élément qui manque dans les négociations : si elle n’est pas là, alors les négociations ne peuvent pas se poursuivre. Le désir de paix doit être plus fort que les divisions qui séparent les gens.

Bien que les exemples cités soit d’ordre national, les mêmes principes s’appliquent pour tout effort constructif de paix. Il est important, dès le départ, d’être conscients de l’importance de ces principes. Pour résumer, ces principes sont les suivants : dans toute négociation de paix, il y a un prix à payer et généralement ceux qui sont dans leur droit paient le plus haut prix ; le compromis est le seul chemin qui permette d’avancer ; enfin, il faut une réelle bonne volonté pour trouver une solution de paix. On s’aperçoit finalement que l’on doit « avaler » les concepts de « vérité et justice » pour atteindre le but plus noble d’une paix possible et durable.

Seán O’Leary, M.Afr.

Tiré du Petit Echo N° 1007 2010/1

 

 


 

Missionaries of Africa
South Africa

Seán O’Leary, M.Afr.

The Peace Aspect of Justice and Peace Work

When the words Justice and Peace are used they tend to mean different things to different people. I recall once visiting a rural parish and asking the priest in charge if the parish had any Justice and Peace projects; to which he immediately replied, “Oh yes, we are raising rabbits”. Therefore, a multitude of issues, pastoral, developmental or charitable, often find themselves classified under the heading of ‘Justice and Peace’. In a sense that is fine, but it is also good to identify the precise nature of what these two words mean. In this article, I would like to examine the ‘peace’ aspect of Justice and Peace ministry.

There is no doubt that working for peace is far more difficult and far more complicated than simply working for justice. The concept of justice is fairly well defined and people generally understand when something is ‘just’ or perhaps, more importantly, what something is ‘unjust’. The quest for peace, on the other hand, is far more nuanced and intricate. Peace comes at a price. Let me give some examples.

South Africa suffered decades of human rights abuses during the Apartheid era (1948 to 1994), when State violence was largely responsible for thousands of killings, torture and bombings. Yet that the perpetrators of so much horror were allowed to walk free was the price that the majority of people in South Africa paid for peace. Here, amnesty was traded for peace, irrespective of how the victims and survivors felt. Putting it another way, there would have been no peace without amnesty; and because there was amnesty, there was no justice, and worse still, little truth.

That the opposition did not gain the presidency in Kenya despite the generally accepted fact that Raila Odinga defeated Mwai Kibaki in 2008 is an example of justice being sacrificed for something more important – the end of violence and the prospect of peace for the people of Kenya. The result, however, was that Kenyans forfeited their democratic right for the sake of peace.

Zimbabwe is another case in point, where Mugabe retained power despite losing the March 2008 elections and the only way out of a violent impasse was for Morgan Tsvangirai to settle for the second-best option: Prime Minister under a Mugabe presidency.

In fact, when you analyse any peace agreement, you will find that somebody had to pay the price; but perhaps what is more difficult to stomach is that it is usually the people who are in the right, the ones who have suffered, the ones who have carried the burden of injustice, who pay the highest price. Sierra Leone had a protracted civil war in the 1990s that killed some 70,000 people. At a peace conference in Togo, the warring factions agreed to cease hostilities and even further, to embark on a Truth and Reconciliation Commission. Their agreement included amnesty for all. However, the international community, in particular the UN, strongly objected and imposed an international criminal court on the country. To date, nine people have been charged for crimes against humanity, three of whom died in the process. The cost of these nine trials to date is $300 million dollars. 29,000 victims and survivors were identified and registered - most of them amputees, during the Truth and Reconciliation process. $3 million dollars have been earmarked for reparation to those victims. This is a classic example of what the price of peace really means.

Another way to explain this is to say that in any peace negotiation process ‘compromise’ is the only way forward. The critical question to ask is: what are you willing to give up or concede in order to achieve the goal of genuine, lasting peace? This is very much the work of a facilitation team, to be able to hear where people are at and suggest certain compromises that would produce the goal of a peaceful solution. In order to achieve this, there has to be ‘good will’ and a genuine desire from all sides to work together for an acceptable outcome. Good will is often the element lacking in peace negotiations and very often if the good will is not there, then the negotiations cannot continue. The desire for peace has to be stronger than the divisions that are keeping people apart.

Although the examples I have cited are at national level, the same principles apply at all levels of peace building facilitation. It is important to be aware of these principles from the onset of negotiations. To recapitulate, they are the following: in any peace negotiation, a price has to be paid, usually it is those who are in the right who pay the highest price; compromise is the only way forward and there has to be genuine good will to find a peaceful solution. In the final analysis, one has often to swallow concepts of ‘truth and justice’ for the nobler goal of lasting and sustainable peace.

O’Leary M.Afr

From Petit Echo n° 1007 2010/1