Missionnaires d'Afrique

Pascal Durand M.Afr Tanzanie
Rencontre et Dialogue

Attitudes d’apôtre ?

Depuis 2008, je travaille dans une paroisse rurale du diocèse de Geita, à une centaine de kilomètres à l'Ouest de Mwanza, en Tanzanie. La plupart de mon temps est consacré aux tâches pastorales habituelles, c’est-à-dire visiter les 30 villages de la paroisse, animer les divers groupes et événements.

J’estime que les catholiques ne dépassent pas 10 % de la population locale. Outre la présence des musulmans et des différentes autres confessions chrétiennes, il est clair qu’une importante partie de la population s’adonne à des pratiques et croyances traditionnelles. Alors que, théoriquement, certaines personnes appartiennent au christianisme ou à l'islam, il n’est pas rare qu’elles conservent des croyances et des comportements généralement associés à ceux des religions traditionnelles, par exemple, la croyance en la sorcellerie, la pratique courante de l'exorcisme ou le recours à un guérisseur traditionnel pour des affections plus physiques et mentales.

Pascal en compagnie d’un guérisseur traditionnel local, M. Mzee Kalinga.L’un des aspects importants de ma mission à la paroisse de Kasamwa est d'engager des relations avec ce qui constitue la réalité traditionnelle de sa population dominante, les Sukuma, et de lancer des recherches liées aux problèmes sociaux et missiologiques. Je considère la version locale de la mission ‘ad gentes’, si souvent citée dans nos documents, comme une tâche très difficile et ce, pour diverses raisons. Mais les difficultés ne diminuent en rien l’importance de ma recherche. Elle consiste d'abord à écouter et à aider les chrétiens à respecter une autre culture et tradition, ainsi que son génie unique. Par exemple, au cours de ces deux dernières années et avec l'aide d'un assistant catéchiste, plus de soixante-dix histoires traditionnelles ont été recueil­lies et transcrites en swahili. Ces histoires révèlent une variété de valeurs et de comportements uniques à la tradition sukuma, qui ont permis à ce peuple de vivre pendant des siècles au milieu d'un environnement globalement hostile. La tâche la plus difficile serait peut-être de présenter maintenant ces histoires dans un style attrayant pour la publication et la vulgarisation.

Le prochain ‘exercice d’écoute’ était l'organisation d'une session entre un guérisseur traditionnel et un groupe de Missionnaires d'Afrique. Cette rencontre a permis d'identifier le cadre, mais aussi la profondeur des difficultés pour une véritable rencontre avec la culture dominante.

Outre l'écoute, on estime parfois nécessaire de recourir à un effort intellectuel pour présenter les faits et les interprétations en vue d’une meilleure compréhension des situations ou problèmes sociaux. Par exemple, c’est ici même, en territoire Sukuma, que le meurtre des Albinos a commencé, il y a environ quatre ans. Ce triste phénomène s’est ensuite propagé rapidement dans d'autres régions du pays, mais aussi dans les pays voisins de l'Afrique de l'Est. L'étendue de la calamité ne pouvait me laisser indifférent. Qu’est-ce qui se passe vraiment ici ? Voilà une question qui devrait hanter tout pasteur envoyé pour le ministère dans un tel environnement.

Je place mon apostolat en territoire Sukuma dans le cadre de l'effort de la Société à rester missionnaire, c’est-à-dire à être envoyée à ceux qui ne croient pas dans le Christ. Pourtant, je reste en même temps attaché à la Parole de Vie qui m’a été confiée ainsi qu’à ceux qui ont déjà accepté la Bonne Nouvelle. Les communautés chrétiennes déjà existantes, en particulier celles en zones rurales, pourraient parfois se sentir abandonnées par leurs pasteurs, et je les comprends.

Comme, dans la pratique, il n’est pas toujours facile de nous libérer des responsabilités paroissiales (au moins en Tanzanie), point n’est donc besoin d’adopter la ligne dure concernant la nature de notre engagement. Mais ce que j'estime nécessaire, c’est de rester sensible à la vision spécifique et au charisme de la Société, tout en répondant aux différents besoins de ceux auprès desquels nous sommes envoyés. C'est ce que j’aimerais poursuivre. Dans les mots déjà utilisés avant moi (mais dans un contexte différent), je dirais qu’est missionnaire tout ‘pasteur avec une attitude’: une attitude d’écoute et de compassion pour les acteurs et les événements qu'il pourrait rencontrer dans son ministère.

Pascal Durand M.Afr


Tiré du Petit Echo N° 1013 2010/7

 


 

Missionaries of Africa

Pascal Durand M.Afr Tanzania
Encounter and Dialogue


Missionary or Pastor
with Attitude

Since 2008, I have been working in a rural parish which is part of Geita diocese, at about a hundred kilometres west of Mwanza, Tanzania. Most of my time is in practice devoted to the usual pastoral tasks among our Catholics; this means visiting the 30 villages which compose the actual parish and animating various groups and events.

However, Catholics may not amount to more than an estimated 10% of the overall population in our area. Besides the presence of Muslims and of various Christian denominations, it is clear that an important segment of the population is clearly identified with traditional practices and beliefs. It is also common that while particular individuals may nominally belong to Christianity or Islam, they often retain some beliefs and behaviours usually identified with those of traditional religions, for instance, belief in witchcraft, the common practice of exorcism or reliance on a local healer for most physical and mental ailments. The dominant ethnic group present and active within the territory of the parish is the Sukuma.

Pascal with Mzee Kalinga, a local traditional healer.An important aspect of my mission in the parish of Kasamwa is therefore to create a correlation with what composes the traditional reality of its predominant population and to initiate research into related social and missiological issues. I personally find this local version of the mission ‘ad gentes’ so often referred to in our documents more than a challenging task and this for a variety of reasons. However, the various difficulties do no diminish its importance, which is first of all to listen and to help others listen to another culture and tradition, and to its unique guiding spirit. For instance, within these last two years and with the aid of an assistant catechist, a collection of more than seventy traditional stories have been collected and transcribed into Swahili. These stories bear witness to a world of ideas, values and behaviours which is unique to the Sukuma tradition and which enabled a people to live for centuries in the midst of an overall hostile environment. Perhaps a more challenging task is now to present these stories in an attractive way for publication and popularisation.

Another ‘listening’ exercise was the organisation of a session between a traditional healer and a group of Missionaries of Africa. This meeting allowed us to identify the context and depth of the difficulties for a genuine encounter with the predominant culture.

Besides listening, it may sometimes be felt necessary to engage in some intellectual effort of presenting facts and interpretations for a better understanding of social problems or situations. For instance, Sukumaland in Tanzania is the very place where the killing of albinos started about four years ago. This sad phenomenon spread quickly in other areas of the country and also in the neighbouring nations of East Africa. The extent of the calamity could not leave me indifferent. What is really going on here? It is a question which should haunt any pastor sent for ministry into such an environment.

I understand my apostolate in Sukumaland as part of the effort of the Society to remain missionary, which means to be sent to those who do not believe in Christ. Yet, at the same time, I am to remain committed to the Word of Life which has been entrusted to me and also to those who have already embraced the Good News. Already existing Christian communities, especially in rural areas, might sometimes feel abandoned by their pastors, and I feel for them too. As it appears so uncomfortable in practical terms to free ourselves from parish responsibilities (at least in Tanzania), it is no use engaging in hard-line positions about the nature of our commitment, but rather, what I feel is needed is to remain sensitive to the specific vision and charism of the Society while meeting the different needs of the people to whom we are sent. That is what I would like to pursue. In words already employed before me (but from some other context), what is a missionary is for me a ‘pastor with attitude’, that is a listening and concerned attitude for the actors and events he may meet while in ministry.

Pascal Durand M.Afr

From Petit Echo n° 1013 2010/7