Missionnaires d'Afrique

Christian Gillain M.Afr. Belgique

Kiki et son vieux pull bleu clair tout troué

Mubende, Kasambya, Nazigo, Kampala, Jinja, Karamoja, Soroti… Autant de villes, de paroisses en Ouganda où, dès 1956, le « Père Kiki » construit des églises, des châteaux d’eau, des maisons pour les professeurs. Un demi-siècle à baptiser les bébés, réconforter les mourants, alphabétiser les adultes, recueillir les orphelins du sida. Et aussi dépecer des vaches, transporter du bois ou des régimes de bananes, calculer la pente d’un toit pour une école. Tout cela dans la chaleur africaine, au milieu des insectes porteurs de maladies, parmi une population que menace régulièrement la famine. Combien de prières le missionnaire n’a-t-il pas dites pour qu’il pleuve, enfin !

Le 12 octobre 2007, à l’âge de 80 ans, Christian Gillain dit « Kiki » depuis sa turbulente enfance, apprend qu’il doit rentrer définitivement dans son pays d’origine, la Belgique. Aujourd’hui donc, Kiki, né à Anvers, cinquième d’une fratrie de dix, vit dans la région de Bruxelles. Deux de ses quatre sœurs, Marie-Paule et Chantal, racontent les retrouvailles avec le missionnaire.

Comment Kiki a-t-il réagi en apprenant qu’il devait quitter l’Ouganda ?
« “J’ai cru monter à l’échafaud”, nous a-t-il dit. Ce qui lui faisait très mal, c’étaient tous les projets commencés et non terminés, qu’il fallait laisser en plan…“C’est mon cœur que j’ai laissé là-bas”, répétait-il. Il a vraiment tout laissé, même le calice que nous lui avions offert à son ordination, en 1955, avec tous nos noms gravés dessus… »

Vous l’avez visité pendant qu’il était en Afrique ?
« Oui, plusieurs de ses frères et sœurs, neveux et nièces, sont allés le voir. Il était aussi très soutenu en Europe par ses amis, notamment les scouts de la 43e d’Anvers, qui éditaient le Kiki News. À travers ce petit journal, copains et bienfaiteurs étaient informés de ses initiatives. Chaque année, nous nous mobilisions pour récolter des fonds pour financer les constructions de puits, de routes, de dispensaires, etc. Nous vendions des “actions nominatives remboursables au centuple dans un monde meilleur” ! »

Christian en compagnie de son frère Emmanuel et de Marie-Claire Block, une de ses belles-soeurs.Comment l’avez-vous trouvé au retour ?
« Complètement dépaysé ! Nous lui proposions de visiter le port d’Anvers, la maison de Rubens… Il refusait tout : “Non, ne me sors pas ! Raconte-moi tes enfants, tes petits-enfants, sont-ils mariés, que font-ils, où vivent-ils ?” Il avait un énorme trou à combler dans l’histoire familiale. Pendant cinquante ans, nous l’avions pourtant tenu au courant de chaque mariage, de chaque naissance… Mais, pris dans le feu de l’action là-bas, il n’avait pas la tête à mémoriser tout cela. »

La réadaptation a pris longtemps ?
« Il a mis six bons mois à retomber sur ses pieds. La première chose que nous avons faite, nous les filles, c’est trier les quelques vêtements qu’il avait rapportés. Notre idée était de tout jeter et de le rhabiller complètement. Quand il nous a vues prêtes à flanquer à la poubelle un vieux pull bleu clair tout troué, il a hurlé ! “Non, pas ça ! C’est le pull que je mettais tous les soirs quand la fraîcheur arrivait ! » Ses paroissiens avaient récupéré ce lainage dans un colis rempli de vêtements “pour l’Afrique” et lui en avaient fait cadeau : “Père, c’est pour toi, regarde, ça vient d’Europe !” »

Aujourd’hui, comment vit Kiki ?
« Il a sa chambre dans une maison de retraite, à Evere, où les Pères Blancs bénéficient d’un étage pour les missionnaires âgés. Il aide et soigne ceux qui vivent là. Sa vie a pris un tour plus paisible. Il connaît Bruxelles à fond, visite toutes les expositions, voit tous les films intéressants, saute d’un tram dans un train pour aller chez les uns ou les autres. Il a sa chambre chez plusieurs d’entre nous. »

Qu’est-ce qui le frappe en Belgique ?
« Il ouvre de grands yeux : “L’Europe sans croyance religieuse !” »

Il vous parle beaucoup de l’Ouganda ?
« Les souvenirs affluent sans cesse. “Je prie pour que le Royaume de Dieu se répande en Afrique grâce à tous les catéchistes que j’ai formés”, dit-il. »

Propos recueillis par Joëlle Jacques


Tiré du Petit Echo N° 1003 2009/7

 


 

Missionaries of Africa

Christian Gillain M.Afr. Belgium


Kiki and his old light-blue pullover all holes

Mubende, Kasambya, Nazigo, Kampala, Jinja, Karamoja, Soroti. These are so many towns and parishes in Uganda where, since 1956, Father Kiki built churches, water towers, teachers’ houses. It has been a half-century of baptising infants, comforting the dying, educating adults, taking in AIDS orphans. Added to that, there was beef to carve up, wood or bunches of bananas to transport, the slope of a school roof to gauge. All this was done in the African heat, in the midst of fever-bearing insects, amongst a population that regularly risked facing famine. How often the missionary would storm heaven for rain at last!

On the 12th October 2007, at the age of 80, Christian Gillain, a.k.a. ‘Kiki’, since his turbulent infancy, learned that he was to return for good to his home country of Belgium.

Today, therefore, Antwerp-born Kiki, fifth out of ten siblings, lives in the Brussels region. Marie-Paule and Chantal, two of his sisters, describe their get-together with the missionary.

How did Kiki react to the news that he would have to leave Uganda?
He told us, ‘I saw myself mounting the scaffold.’ What hurt him worst were all the projects begun and unfinished that he had to leave at the planning stage… ‘I left my heart there’, he repeated. He really left everything, even the chalice we gave him for his ordination in 1955, with all our names engraved on it.’

Did you visit him while he was in Africa?
‘Yes, several of his brothers and sisters, nephews and nieces went to see him. He was also greatly supported in Europe by his friends, notably Scouts of the 43rd Antwerp, who edited the Kiki News. Through this little newspaper, pals and benefactors were informed of his initiatives. Every year, we organised ourselves to collect funds to finance the construction of wells, roads and dispensaries. We sold nominative shares, which will be returned a hundredfold in a better world!’

Christian with his brother Emmanuel and Marie-Claire Block, one of his sisters-in-law.How did you find him on his return?
‘He was completely bewildered. We offered to take him to visit the port of Antwerp, or the house of Rubens, but he refused, saying, ‘No, I am not going out. Tell me about your children and grandchildren; are they married; what do they do; where do they live?’ There were great gaps to fill in the family history. For fifty years, though, we had kept him up to date with every marriage and every new baby… However, caught in the crossfire of all the action over there, his mind did not take it all in.’

Did readapting take long?
‘He needed about six months or more to find his feet. The first thing we, the girls, did for him was to go through the clothes he had brought back. Our idea was to dump everything and buy him a new set of clothes. When he saw us ready to throw an old light-blue pullover all holes into the bin, he cried, ‘No, not that! That’s the pullover I put on every evening when it turned cold.’ His parishioners had retrieved this woollen garment from a parcel full of clothes marked ‘for Africa’ and had given it to him as a present. ‘Father, this is for you; look, it comes from Europe!’

What is Kiki doing today?
‘He has a room in a retirement community at Evere, where the White Fathers have a floor reserved for elderly missionaries. He helps and looks after those who live there. His life has taken a more peaceful turn. He knows Brussels in depth, visits all the exhibitions, watches all the interesting films, jumping from tram to train to visit one or another of us. He has his room in several of our homes.’

What strikes him about Belgium?
‘He opens his eyes wide and says, ‘Europe without faith!’

Does he speak to you much about Uganda?
‘Memories keep flooding back. ‘I pray for the spread of the Kingdom of God in Africa, thanks to all the catechists I trained,’ he says.’

Interview by Joëlle Jacques

From Petit Echo n° 1003 2009/7